INTERVIEW DE LAURA SMET
Connaissiez-vous Gabriel Le Bomin ?
J’avais travaillé avec Grégori Derangère sur LE PASSAGER DE L’ÉTÉ de Florence Montcorget-Gabin. Et il m’avait parlé des FRAGMENTS D’ANTONIN, le premier film de Gabriel. Je l’ai vu et je l’ai trouvé magnifique, car poétique et juste. Il traitait des blessures psychiques de la guerre mais évoquait aussi tellement d’autres choses. J’ai donc rencontré Gabriel qui m’a parlé de son projet.
Quelle a été votre réaction à la lecture du scénario ?
J’étais emballée. Il m’offrait un terrain de jeu formidable puisque je n’avais pas seulement une seule Lise à interpréter mais trois : la jeune fille d’aujourd’hui, la call-girl et la «Madame» un peu bourgeoise qui, après son mariage avec le personnage de Charles Berling, devient plus sophistiquée. Le script me paraissait si limpide que je n’ai pas éprouvé le besoin de lire le roman de Tanguy Viel. En général, j’hésite d’ailleurs à le faire. Je m’étais plongée dans le polar initial de Ruth Rendell pour LA DEMOISELLE D’HONNEUR de Claude Chabrol. Et cela m’avait plus embrouillée qu’aidée.
En quoi le personnage vous touche-t-il ?
Lise est une gamine. Une fille plus paumée que son «frère», Sam. Elle me fait parfois penser à l’héroïne de L’APPÂT (Bertrand Tavernier). Les événements la dépassent. Elle s’est prise à son propre jeu et se retrouve piégée. Lise a voulu être «la reine de la piste». Elle a cherché à manipuler son monde. Elle s’est crue plus forte qu’elle n’était. Je me dis aussi qu’elle éprouve peut-être des sentiments pour le personnage que joue Charles Berling.
Comment décririez-vous les liens qui l’unissent à Sam ?
Ils se voient comme les doigts de la main, ensemble pour l’éternité. C’est une forme de perversion. On lit la peur dans les yeux de Sam lorsque Lise lui présente le personnage de Charles Berling au casino. Il a déjà vécu cette scène et sent le danger puisqu’il aime Lise à en crever. Au début du film, les deux personnages apparaissent comme des doubles l’un de l’autre. Mais Lise est ce qu’on appelle un «rat testeur». Elle se jette sur sa proie, la tête la première, et se retourne vers Sam pour lui intimer : «c’est bon, tu peux venir manger.» Lui souffre de la situation qui le rend fou. Sam ressemble à un caméléon qui prendrait la couleur de sa «soeur». Il sait qu’ils jouent un jeu dangereux. Elle veut le plus gros diamant.
Et ce qui la lie au personnage de Charles Berling ?
Pour moi, il aime sincèrement Lise. Je l’imagine bien, un whisky à la main, tétant son cigare, triste et seul. Il m’émeut quand il avoue au Diam’s : «Je n’ai pas l’habitude de toucher la main d’une femme.» On sent que Lise et lui n’ont pas une sexualité débridée. Qu’il a juste besoin de se rassurer et de dormir dans les bras d’une femme la nuit. Avec Charles Berling, on s’est très bien entendus. Il joue vraiment avec vous.
Qu’est-ce qui vous a aidé à composer le personnage ?
Sur les conseils de Gabriel, j’ai revu des films : ALL ABOUT EVE de Joseph Mankiewicz, pour son personnage de manipulatrice hors pair à laquelle on donnerait le bon dieu sans confession. PÉCHÉ MORTEL de John M. Sthal pour la puissance d’envoûtement de Gene Tierney et son visage impénétrable sous le sourire permanent. Lise lui ressemble : rien, chez elle ne déborde, ne dépasse, ni ne transpire. J’ai aussi revisionné LAURA d’Otto PREMINGER. Et THE DUCHESS de Saul Dibb, où Keira Knightley encaisse mais retient constamment ses émotions. Le costume et la coiffure aident aussi. On n’adopte pas la même posture en robe droite. On se tient la tête plus droite, la nuque dégagée. La première fois que Sam me voit en «Madame», je descends l’escalier. Je devais glisser mais je ne voyais pas mes pieds. J’ai bien dû refaire la scène dix fois. Même si, sur le plateau, Gabriel parle peu, il a l’oeil. Et - c’est assez rare pour être noté - il porte la même attention aux attitudes des actrices qu’à celles des acteurs. Il prenait en compte mes inquiétudes.
Était-il compliqué d’interpréter chaque scène dans la chronologie heurtée de l’histoire ?
Oui, d’autant que je sortais d’un autre tournage qui ne m’avait pas laissé le temps de travailler autant que je l’aurais souhaité. Je me sentais donc parfois un peu paniquée. Gabriel m’a rassurée. Et puis, nous avons commencé par tourner le mariage, c’est-à-dire le début. J’ai vraiment vécu le film, semaine par semaine et jour après jour. Je révisais les scènes antérieures et postérieures. Je me suis aussi laissée porter par le metteur en scène et les changements de costume. Ils me permettaient de me situer dans le temps. Au mariage, justement, Lise dit pour une fois la vérité au personnage joué par Dominique Reymond.
À votre avis, pourquoi le fait-elle ?
Ce personnage est le seul qui cerne le mien dès le début. Elle sait que Lise est fausse. De même lorsqu’elle parle à Sam de Claire, la disparue, elle n’ignore pas que Lise regarde, entend et que ça l’atteint.
Avec INSOUPÇONNABLE, avez-vous l’impression d’avoir progressé ?
Indéniablement, car j’y ai appris une discipline. Je ne me suis jamais reposée sur mes lauriers. J’ai cherché. Oui, chaque matin, je cherchais quelque chose de différent à donner