Beaucoup de coups, de morts, d’armes à feu. Le bain de sang final de Taxi Driver, le sang des boxeurs qui gicle dans Raging Bull, les règlements de compte expéditifs des Affranchis. Le cinéma de Scorsese au premier regard est violent, presque gore.
Et sa filmographie peut sembler décousue : quel rapport entre Casino et Shutter Island, entre Mean Street et Hugo Cabret ? Entre Gangs of New York et La dernière tentation du Christ ?
Tout remonte à l’enfance ?
L’unité profonde, c’est peut-être Little Italy. Elisabeth Street. La rue. Un enfant asthmatique qui regarde depuis sa fenêtre ce qui se passe en bas, qui entend parler d’histoires de parrains, de protecteurs, de bandes, de trafics. Un enfant qui dessine des story board de films imaginaires et que son père emmène chaque semaine deux fois au cinéma. Un enfant qui veut devenir prêtre et entrer au séminaire. Et qui change de vocation à l’adolescence. Il échange les autels contre les écrans.
Le cinéma, il l’apprendra par le biais de l’analyse de films à l’Université. La technique, il l’apprendra sur le tas. D’abord monteur, il passera ensuite à la réalisation. Mais la question du mal et de la rédemption restera centrale. Celle de la chute, de la déchéance. De la trahison. Et, indissociable, celle du salut.
La cinéphilie
Tout ça pourrait donner un cinéma pieux et bien pensant. Or c’est le contraire. Peut-être parce que c’est une œuvre qui se construit en référence au cinéma. La cinéphilie en est l’autre axe. Nourri de cinéma (aussi bien européen qu’américain, autant les séries B que les chefs d’œuvre reconnus), Scorsese cite souvent ses références : Ford, Kazan, mais aussi les néoréalistes italiens, ou la Nouvelle Vague.
Et s’il dit souvent que le moment du tournage n’est pas un moment facile pour lui, en revanche la préparation, la construction du scénario, le découpage, le casting, l’improvisation avec les acteurs, puis le montage et le mixage sont des moments de bonheur.
La cohérence profonde
Il y eut dans sa carrière des moments difficiles. Des problèmes d’argent terribles. Des phases dépressives (entre New York, New York et Raging Bull). L’asthme est toujours en arrière-plan (qui explique l’élocution précipitée de Scorsese). Certains films ont été mal compris, au premier chef La dernière tentation du Christ, capital pour Scorsese et qui fit scandale. Ou ses films récents Aviator ou Shutter Island ou même Hugo Cabret, qu’on oppose souvent aux chefs d’œuvre des débuts. Or ces films-ci parlent d’enfance, de solitude, d’amour du spectacle, de folie. Hugo Cabret, c’est lui ! Et Howard Hughes (d’Aviator) aussi ! Et le policier de Shutter Island (qui invente un monde) ! Cohérence profonde de cette (maintenant longue) carrière, même si beaucoup de ses films sont des adaptations de livres, ou des remakes (Les Nerfs à vif, Les Infiltrés) que le hasard ou un producteur lui apporta.
Autre cohérence : les acteurs et les équipes. Il y eut quatre partenaires principaux : Harvey Keitel, Robert de Niro, Daniel Day Lewis ou Leonardo di Caprio, qui chacun marquent une période de son œuvre. Des acteurs qui ont le point commun d’être à la fois instinctifs, imaginatifs et précis.
Mais il faudrait évoquer tous ceux qui sont passés dans ses films : Joe Pesci, Jack Nicholson, Matt Damon, Ben Kingsley, Tom Cruise, Paul Newman, Jerry Lewis, et ainsi de suite.
Ceux qu’on nomme moins souvent, c’est Thelma Schoonmaker, avec qui il monta plusieurs films, Michael Chapman, le directeur de la photo de Taxi driver et de Raging Bull, ou Michael Ballhaus (celui des Affranchis, du Temps de l’innocence, de Gangs of New York, des Infiltrés).
Une vie liée au cinéma
Il y aussi chez Scorsese un goût pour l’artisanat du cinéma, en lien avec sa cinéphilie. Ce n’est pas pour rien qu’il se préoccupe autant (via The Film Foundation) de la sauvegarde et de la restauration du patrimoine filmé : les films sont en danger, leurs couleurs se ternissent, or ils sont l’une des expressions majeures du vingtième siècle. Et, comme son œuvre, ils racontent l’Amérique. Et ils racontent son apprentissage de l’Amérique (voir ses films en costumes, Le temps de l’innocence et Gangs of New York) : Scorsese a appris l’Amérique en regardant des films (et l’Italie en regardant chez ses parents des films néo-réalistes à la télévision dans les années 50). Scorsese, qui a consacré à ses parents un moyen métrage, Italoamericans, dit : "Mes grands-parents étaient italiens, mes parents italo-américains, je suis américano-italien. Quant à mes enfants, ils sont sans doute américains".
Trois livres pour aller plus loin
- Richard Schickel : Conversations avec Martin Scorsese. Sonatine, 2011
- Martin Scorsese : Entretiens avec Michael Henry Wilson. Cahiers du Cinéma, 2005
- Patrick Brion : Martin Scorsese : Biographie, filmographie illustrée, analyse critique. La Martinière, 2004