Le cinéma ? Pourquoi pas ?
A Montmartre ou dans le Midi, une enfance de rêve. L’amour de Gabrielle, qui veille sur lui et pose pour son père. La simplicité de la maison Renoir.
Un jeune garçon un peu dolent, puis un grand bonhomme un peu nonchalant, hésitant sur son avenir, se voyant officier de cavalerie, puis, blessé à la guerre, bifurquant vers la céramique. Se passionnant pour les premiers Charlot qui arrivent sur les écrans.
Le voilà qui tombe amoureux d’un des modèles de son père, une femme-chat, Andrée Heuschling, dite Dédée.
La première muse
C’est pour en faire une star de cinéma qu’il se lance dans le cinéma, dont il ne connaît rien. Il la rebaptise Catherine Hessling et lui fait tourner quelques films (La Fille de l’eau, Nana, La Petite marchande d’allumettes) où il recherche avec elle un jeu "à la Chaplin", fondé sur la pantomime. Première époque de Renoir, apprentissage de la technique de l’image, recherches sur l’idée de réalisme, le fantastique, la stylisation. Il côtoie l’avant-garde, les toiles du père comblent les déficits.
Le compagnon de route
C’est avec le parlant qu’il devient lui-même : Catherine Hessling sort de sa vie. Commencent les années 30. Versatilité de Renoir, adaptabilité de Renoir… Noirceur de La Chienne, de La Nuit du carrefour, néo-réalisme avant la lettre de Toni, humanisme déjanté de Boudu sauvé des eaux, idéalisme Front Populaire du Crime de Monsieur Lange, militantisme de La Vie est à nous…. Le fils de bourgeois est devenu un compagnon de route du Parti Communiste. Les journaux de droite, extrême ou pas, brocardent Renoir le rouge, le valet de Moscou… Mais voient très bien quel artiste il est.
Le tragique, la fatalité
Et voici le temps des chefs d’œuvre : La Grande Illusion (antibellicisme de l’ancien de 14-18 qu’il est, jeu des classes sociales), puis La Bête humaine (réalisme social, et ce sentiment du tragique, de la fatalité, déjà présent dans Toni ou Le Crime de Monsieur Lange… Les hommes ne sont pas libres, ils sont faits par leurs origines, leur classe sociale, leur milieu, leur culture…
Et que dire de ce chef d’œuvre malgré lui, La Partie de Campagne, film interrompu par la pluie, laissé en panne, remonté tant bien que mal après la guerre : le bonheur entrevu un après-midi de canotage, l’amertume des vies manquées le "Moi j’y pense tous les soirs" de Sylvia Bataille)…
Les acteurs
Fatalisme de Renoir, humanisme désenchanté, amour des acteurs : c’est en rencontrant l’imprévisible Michel Simon (pour le burlesque Tire au flanc en 1928), puis Jean Gabin (qui est l’incarnation de la noblesse du peuple) que Renoir devient lui-même.
Gabin aussi instinctif que lui en apparence, en réalité perfectionniste inlassable, cherchant inlassablement les phrasés les plus justes, stylisant son jeu, gommant tous les effets… Gabin que Renoir place face à Jouvet (archétype du jeu antinaturaliste) ou Fresnay (autre grande voix du théâtre).
Renoir, ça s’écoute autant que ça se regarde
Les films de Renoir, on les écoute autant qu’on les regarde. On écoute Carette et Dalio (dans La Règle du Jeu), et Renoir lui-même dans le rôle d’Octave avec ses accents faussement faubouriens, lui le fils de bourgeois. Film prémonitoire de la fin d’un monde. Théâtre social où chacun tient son rôle, dont il ne pourra s’échapper. Telle est la règle du jeu.
Les femmes
Les années 30, ce sont les années Marguerite : Marguerite Houllé, monteuse de films et militante de gauche, fille d’ouvriers, était entrée dans sa vie, d’où le militantisme de Renoir dans ces années-là. Mais c’est avec une jeune femme d’origine brésilienne, Dido Freire, qu’il entamera une nouvelle vie.
Voilà Renoir exilé au Etats-Unis, signant un contrat avec Zanuck. Démêlés avec les studios, qu’est-ce qu’un Renoir coupé de son milieu, de sa langue. Qu’en retenir ? The Southerner, en 1945, où il renoue avec l’un de ses thèmes profonds, la soumission à l’ordre naturel. Film fataliste.
L’acquiescement au monde
Renoir aurait pu tourner ses Raisins de la colère, son Qu’elle était verte ma vallée… Mais elle est terminée, l’époque de la révolte contre l’ordre établi (la règle du jeu…). Voici venir celle "de l’acquiescement au monde considéré comme un tout et du consentement à ce qu’il peut offrir, dans l’ordre de la tendresse, comme dans celui de la cruauté" (Claude-Jean Philippe).
Ce sera l’esprit même du film du retour, après cinq ans de silence : Le Fleuve, tourné en Inde.
"Quelques semaines aux Indes m’ont ramené à cette vérité essentielle que les hommes ne vivent pas dans le vide, mais que ce qui les entoure existe également".
L’évidence
Somptueuses images en couleurs. Un récit sans commencement ni fin. Le sentiment de l’évidence. Citons Renoir : "Une preuve de plus que les plans établis par les hommes les amènent à des résultats qu’ils ne prévoyaient pas : Le Fleuve, qui semble être un de mes films les plus apprêtés, est en réalité le plus proche de la nature. S’il n’y avait une histoire, basée sur des forces immuables, l’enfance, l’amour, la mort, ce serait un documentaire".
Jamais là où on l’attend
Après le naturel, voici le spectacle. Monde artificiel ? Pas pour Renoir ! Le Carrosse d’Or, puis French Cancan sont des hymnes d’amour au monde des acteurs, des danseurs. "Mon cher public, c’est toi seul que j’aime", dit Magnani. Et que dire Gabin dont Renoir fait l’archétype de l’homme de spectacle (French Cancan, le film où Jean est au plus près d’Auguste son père).
Tout Renoir semble être là (de même que dans le mal-aimé Elena et les hommes) : le jeu entre le naturel et le théâtral, entre l’intime et le social, entre la vérité et la convention…
Entre l’amour du plaisir et le sentiment du tragique… Entre tout et tout… Renoir s’échappe toujours…
Demeure le regard, amical, humaniste, lucide et tendre, sur les hommes et les femmes et sur la vie. Entre l’ascétique et sensuel Auguste Renoir et le rond et sensuel Jean Renoir, une filiation profonde.