Sa vie se partage en deux. Il y a un avant Ramuscello et un après Ramuscello. C'est un hameau perdu du Frioul où le 30 septembre 1949 Pasolini, au cours de la kermesse de Santa Sabina, rencontre un, deux, trois garçons, s'éloigne avec eux vers des buissons pour quelques jeux érotiques. Quelque temps après, il est dénoncé aux Carabinieri pour détournement de mineurs et actes obscènes dans un lieu public. Aussitôt il perd son poste d'enseignant et il est exclu du Parti communiste.
Ma mère est sur le point de devenir folle, mon père est dans un état indescriptible : je l'ai entendu pleurer et gémir toute la nuit. Je suis sans poste, c'est à dire réduit à la mendicité. Tout cela simplement parce que je suis communiste.
La vie devient insupportable à Casarsa. Le 28 janvier 1950, à cinq heures du matin, Pier Paolo et sa mère Suzanna prennent le premier train pour Rome. Elle y trouvera une place de gouvernante. Lui, discret poète provincial, va découvrir très vite les quartiers suburbains de la grande ville et les garçons des borgate. Écrire en frioulan, c'était se tenir dans les marges de la langue; vivre avec les ragazzi di vita ce sera choisir les marges de la société.
Prémonitoire ?
La plage d'Ostie, où le vent fait voler des papiers gras, où des immondices disputent la place aux herbes folles. Drôle d'endroit pour une rencontre. Comme si Pasolini était venu y chercher sa mort. Il pourrait être aujourd'hui un glorieux nonagénaire, auquel les festivals rendraient périodiquement hommage. Mais on l'a découvert là, assassiné, le Jour des Morts 1975 et toute sa vie apparaît sous un éclairage tragique. Un garçon levé à la gare Termini, ensuite le trajet avec l'Alfa Romeo Giulia GT, une querelle et Pasolini tombe sous les coups de Pino Pelosi, dix-sept ans. Ses amis se refuseront à croire que ce sportif, qui toute sa vie joua au football, ait pu tomber sous les coups d'un gringalet, ils inventèrent la fable d'un complot, d'un guet-apens. Mais l'auteur d'Une Vie violente avait toujours frôlé le danger et hanté les lieux de drague les plus durs. D'ailleurs ne venait-il pas d'écrire un texte, Abjuration de la Trilogie de la vie, où il reniait ses trois films les plus heureusement voluptueux, pour tourner Saló ou les 120 journées de Sodome, dont la noirceur, la violence, la cruauté semblaient prémonitoires de sa mort à Ostie ?
Un dissident né
A la fin de sa courte vie (cinquante-trois ans), Pasolini lançait d'incessantes critiques contre la société de consommation qu'il voyait en train de tout corrompre. La liberté sexuelle avait fait des corps désirables une marchandise éphémère, l'antique culture italienne était en charpie, la vulgarité régnait. Assimilés par le système, les garçons des banlieues eux-mêmes avaient perdu leur rude innocence, leur douce violence. L'appauvrissement était partout : de la langue, des attitudes, des caractères. Désormais les artistes ne créeraient plus que pour une minorité d'âmes de qualité, solitaires et récalcitrantes.
Ainsi la pensée de Pasolini prenait-elle des couleurs réactionnaires, alors que toute sa vie il avait été l'une des voix les plus éloquentes de la modernité. Mais sa destinée n'était-elle pas d'être toujours ailleurs ? Fils d'un militaire de carrière, Carlo Pasolini, fasciste de la première heure, Pier Paolo, bringuebalé d'une garnison à l'autre, trouve une première patrie dans la langue frioulane. C'est la langue qu'on parle à Casarsa, le lieu de la mère. C'est la langue de la mère. Et sa mère, selon tous les témoignages, sera le plus grand amour de sa vie. Tout lui arrive ensemble : la pratique de la poésie, la découverte des garçons, la prise de conscience politique.
J'aime la vie si férocement, si désespérément...
Malgré la mort de son frère Guido, militant communiste et résistant, tué pendant les ultimes soubresauts de la guerre par une autre organisation de résistants, il adhère au Parti Communiste Italien. Comme on l'a dit, il est lâché par ses camarades au moment de Ramuscello. La Démocratie Chrétienne saisit l'occasion pour l'enfoncer, bien sûr. Il n'est encore qu'un régionaliste élégiaque, un discret poète. C'est Rome qui lui apporte la notoriété, la reconnaissance de ses pairs, l'amitié des Sandro Penna, Giorgio Bassani, Attilio Bertolucci, Alberto Moravia, Elsa Morante, etc. Ce qu'on oublie, c'est que son premier film, Accatone, date de 1961. Jusqu'à ses trente-neuf ans, Pasolini est seulement un écrivain, un de ceux qui révolutionnent les lettres italiennes. A l'instar de Moravia, il met la sexualité, en tout cas le désir, au premier plan de ses livres.
Les garçons du Tibre
Ses modèles, ce sont ceux parmi lesquels il vit, les garçons de quartiers suburbains de Rome. À un ami en 1952 : Si tu savais ce qu'est Rome ! Rien que vice et soleil, croûtes et lumières : un peuple possédé par la joie de vivre, par l'exhibitionnisme et la sensualité, contagieux, qui remplissent les banlieues... Je suis perdu en plein milieu et il m'est difficile, comme il est difficile aux autres, de me retrouver. C'est parmi les garçons qui se baignent dans le Tibre qu'il rencontre les frères Citti, Franco, à l'origine peintre en bâtiment, et Sergio, qu'on verra dans presque tous ses films, et qui pour l'heure vit d'expédients. Accatone rompt avec l'esthétique néo-réaliste. Le cinéma a été une explosion de mon amour pour la réalité. Mais le découpage, les cadrages, le jeu des acteurs, l'utilisation de la musique mettent une distance entre la réalité et son cinéma : Je hais le naturel, je déteste, en arts, tout ce qui relève du naturalisme. Les Ragazzi di vita venus du quotidien des banlieues évoquent des personnages de Ghirlandajo ou de Michelangelo. Et l'étudiant espagnol que Pier Paolo choisira pour incarner le Christ de L'Évangile selon Saint Matthieu ressemble à un Christ du Greco. Suzanna Pasolini joue le rôle de Marie, on la dirait sortie de Pontormo. C'est à Assise que Pasolini a relu cet Évangile, il décide de s'en faire l'illustrateur le plus modeste, le plus humble, le Giotto.
La grâce
À d'autres, les choses, la réalité apparaissent comme normales, naturelles. À moi, elle semble investie d'une espèce de lumière importante, particulière qu'il est préférable de définir comme sacrale. Et cela détermine ma technique, mon style. Vers ses quinze ans Pasolini a cessé de croire en Dieu, il se proclame anticlérical, sa vie est objet de scandale (il sera poursuivi trente-trois fois en justice), pourtant son cinéma va de plus en plus avoir des arrière-plans sacrés. Théorème sera couronné par le Prix catholique du cinéma. C'est en effet une fable, un apologue. Un beau jeune homme personnification de la grâce et de la Grâce sème le trouble dans une riche famille d'industriels de Lombardie.
On le croit apprivoisé
De plus en plus, Pasolini accentue sa critique de la société de consommation (Porcile, Uccellacci e Uccellini). Dans le cinéma italien il occupe une position singulière, celle du moraliste. Mais déjà il se détache, il s'éloigne. La jubilante beauté des images (Le Décaméron) ou leur truculence (Les Contes de Canterbury) ou leur sensualité (Les Mille et une Nuits) sont trompeuses, le recours au mythe (Oedipe roi, Médée) brouille les pistes. On le croit apprivoisé. Mais il est toujours en marge. Il l'est de plus en plus.
Saló ou les 120 journées de Sodome va jeter rétrospectivement une lumière glacée sur toute son œuvre et sur sa vie. La même année 1975, c'est la nuit d'Ostie. Le lieu est sordide. Cette mort aussi. Les amis de Pasolini essaient d'abord d'en dissimuler les circonstances. Comment ne pas penser qu'elle est dans le droit fil de la vie que Pasolini ? Qu'elle fut désirée. Que Pasolini était de taille à se défendre et qu'il ne l'a pas fait. J'aime la vie si férocement, si désespérément... Il avait écrit aussi : Notre vie n'est qu'une ombre sur notre vraie vie que nous ne connaissons pas.