Il faut regarder les photos prises par le jeune Kubrick. Vrai talent (de composition, d’éclairage) et vrai regard sur le monde (avec un doigt de cynisme).
Autodidacte
Kubrick est un autodidacte. Ce qu’il sait sur l’image, sur le cinéma, sur à peu près tout, il le découvre seul. Ses premiers films (documentaires, premières fictions) sont maladroits et naïfs. Ensuite, il ne sera plus ni naïf, ni maladroit.
Certains le tiennent pour un génie, d’autres pour le plus surestimé des cinéastes. Certains tiennent 2001, l’odyssée de l’espace pour une vision définitive sur l’épopée humaine, d’autres pour une baudruche grandiloquente et nébuleuse. Personne ne nie qu’il soit un créateur d’images, qui ont la faculté de se graver dans la mémoire. Et de sons aussi (la respiration des cosmonautes dans 2001).
Versatile
Il construit une œuvre où chaque film semble contredire le précédent. Violence, causticité, acidité, il creuse où ça fait mal. C’est son côté dentiste. Il agace le nerf.
Féru de psychanalyse (jungienne), il fait de l’équilibrisme entre conscient et inconscient (The Shining), il titille le puritanisme américain (Lolita), il renvoie dos à dos les marginaux et les tenants de l’ordre (Orange mécanique), il fait un carton sur les militaires et les politiques (Dr Folamour), il pulvérise le film à costumes (Barry London) et ainsi de suite.
Omnipotent
Créateur solitaire, il s’enferme dans son manoir anglais. Il y installe une salle de montage et de mixage : producteur de ses films, il en assume totalement la maîtrise. Contrôlant tout, le scénario et la construction de l’image, le choix des musiques et la qualité des copies projetées. Passionné de technique (voir 2001, qui visuellement reste le modèle de tous les films de science-fiction qui suivirent, et songer aux fameux objectifs Zeiss à ouverture 0,7 qui permirent de filmer à la bougie la partie de cartes de Barry Lindon).
Manipulateur
Humaniste au regard froid, il sait manipuler les émotions du spectateur, agacer ses nerfs, le lancer sur de fausses pistes, le violenter, aller au-delà du supportable (voir l’entrainement des Marines, dans la première partie de Full Metal Jacket ou la violence d’Alex et ses amis dans Orange mécanique).
Cédant volontiers à son goût de l’esbroufe, du trop spectaculaire, ou du trop long (certaines scènes décidément s’éternisent, tirent sur les nerfs).
Capable d’images d’un goût parfait (Barry Lindon) et de parfait mauvais goût (Shining). Tutoyant les limites : la folie n’est jamais loin (voir Peter Sellers en savant nazi fou dans Dr Folamour), et le sexe côtoie toujours la mort (Eyes Wide Shut).
Excentrique
Quelle est l’unité de cette œuvre hétérogène ? Sans doute seulement la personnalité de son créateur. Homme dont ceux qui le visitaient dans son manoir saluaient la cordialité et les curiosités universelles, dont les comédiens aimaient la disponibilité et l’attention (beaucoup ne furent jamais meilleurs que chez lui).
Entre chaque film, des périodes de gestation de plus en plus longues (sept avant Full Metal Jacket, douze avant Eyes Wide Shut). Perfectionnisme, désir passionné d’être où on ne l’attendait pas ? A chaque fois, d’ailleurs, à l’époque, un sentiment de déception. D’avoir trop attendu ? D’espérer trop de ce créateur démiurge, vestige d’une espèce disparue ?
Dinosaure
A la fois singulier et populaire. Le dernier des grands excentriques du cinéma (Welles le salua dès ses débuts). Inspirant bon nombre de cinéastes à venir (Tarantino, les frères Cohen, David Lynch).
Paradoxe : c’est une œuvre collant à son temps (et datée, à l’exemple d’Orange Mécanique ou de Dr Folamour), mais dont les traces (images et sons) restent dans l’esprit.
Expérience à faire : regarder les actualités télévisées, les guerres et les faits divers, puis un film de Kubrick. En général, Kubrick tient le choc.
A lire
- Michel Ciment : Kubrick. Calmann-Lévy, 2011 (édition mise à jour d’un grand classique).