Nouvelle diffusion du 17 janvier 2009.
C'est l'histoire d'un homme qui s'est perdu. Et dont le fils raconte la perdition.
Dominique Fernandez, 80 ans, raconte dans Ramon le parcours erratique de son père, mort à cinquante ans dans la nuit du 2 au 3 août 1944, sauvé par le gong en somme, comme un boxeur groggy, trois semaines avant la libération de Paris.
Que serait-il advenu de lui ensuite? Sans doute aurait-il été jugé, comme tant d'autres collaborateurs. Quel eût été le verdict? Plus indulgent peut-être que pour Brasillach, condamné à mort, car lui du moins n'appela pas à l'élimination des juifs.
"Je suis né de ce traître, il m'a légué son nom, son œuvre, sa honte. Au centre de ma vie, depuis l'enfance, aimer ce qui est interdit, puisqu'on m'interdisait d'aimer l'objet de mon amour…"
Un mystère
Dominique Fernandez (et on sent bien que c'est le livre de sa vie) essaie de comprendre comment un des intellectuels les plus brillants de sa génération, lié à Gide, Malraux, Martin du Gard, Jean Prévost, etc., a pu se placer sous le joug d'un tribun populiste, Jacques Doriot, et choisir le chemin du déshonneur.
Comment un tel esprit qui possédait tous les outils conceptuels pour décrypter les discours de Doriot a-t-il pu s'y laisser prendre? Il y a là un mystère humain incompréhensible.
L'intellectuel en Bugatti
L'homme était né coiffé (soit dit sans allusion à son goût immodéré pour la gomina…). Issu côté paternel d'une famille mexicaine liée au dictateur Porfirio Diaz, fortunée, cultivée, et doté d'une mère très lancée dans le monde (chroniqueuse de mode aux relations bien parisiennes), il se constitue en autodidacte une belle culture. Il est brillant, séduisant, il a d'aristocratiques et généreuses maîtresses, un côté gigolo. Il roule en Bugatti, fait de la moto, sa mère encourage son dandysme naturel.
D'articles en conférences, de piges en traductions, le voilà entrant à la NRF, à l'instigation de Jean Prévost (qui l'incitera aussi à adhérer au Parti socialiste). La NRF le conduit tout droit à participer aux Décades de Pontigny, créées par Paul Desjardins. C'est là qu'il rencontre Liliane Chomette, l'élève favorite du vieux maître. Il la séduit et l'épouse. En même temps qu'il séduit (intellectuellement) tous les habitués des Décades, c'est-à-dire toute la gauche intellectuelle. Tout cela lui donne vocation à entrer aux éditions Gallimard.
Il est devenu l'interlocuteur à l'esprit rapide d'un Malraux, d'un Chamson, et Gide confie que, quand il assiste à leurs joutes, cela va si vite qu'il n'y comprend goutte !
Terribles années 1930
Le 6 février 1934, les Ligues d'extrême-droite tentent de prendre la Chambre des députés. Les gauches socialiste et communiste se rassemblent à la Bastille pour se dresser contre les factieux (ce sont les prémisses du Front populaire).
Ramon Fernandez est de côté-là, sans nul doute; on trouve sa signature près de celles de Malraux, Guéhenno, Jean-Richard Bloch, au bas d'un appel à "l'unité ouvrière, pour barrer la route au fascisme en gardant à l'esprit la terrible expérience de nos camarades d'Allemagne".
Il adhère à l' Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires , un satellite du Parti Communiste. Il écrit qu'il choisit "le camp des porte-monnaie vides" (ce qui suscite de nombreux désabonnements à la NRF…
Volte-face
Mais, très vite, toujours au printemps 36, revirement idéologique: il démissionne de l'AEAR. Coup de théâtre (il y en aura d'autres): il saisit le prétexte d'un discours haineux tenu par Aragon contre Drieu (lequel s'assume comme fasciste). La violence d'Aragon et le noyautage par les communistes (qu'il feint de découvrir) justifient cette palinodie. Il se met en réserve de la politique, se rendant libre pour toutes les dérives.
En 1935, il n'assiste pas au Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, grand messe de l'antifascisme, qui rassemble la crème des intellectuels européens.
Quand, en 1935 aussi, l'Italie envahit l'Italie, Fernandez reste neutre. Certes, il ne soutient pas (comme les Drieu la Rocelle, Marcel Aymé, Léon Daudet, Thierry Maulnier) l'action "civilisatrice" et "chrétienne" de Mussolini, mais il raille les "jérémiades" de la gauche.
Le tribun de la plèbe
Et quand triomphe le Front Populaire, on voit Fernandez célébrer la "discipline" de la gauche. Il enjoint aux droites de comprendre que l'histoire d'un grand peuple ne se réduit pas à des tracas financiers. On lit là en filigrane l'espoir qu'apparaisse une droite populaire, sociale, disciplinée, vraiment représentative de l'ensemble de la nation. Il souhaite que se dresse un chef, charismatique, issu du peuple, viril, social, patriote. C'est le portrait-robot de Jacques Doriot.
Doriot, jeune ajusteur communiste de Saint-Denis, a été élu député, il a fait plusieurs stages à Moscou, avant de s'opposer à la ligne moscoutaire de Maurice Thorez, leader du Parti communiste. Cette opposition lui a valu d'être chassé du PC, d'être réélu malgré cela, l'a amené à créer le Parti Populaire Français, auquel Fernandez va adhérer en mai 1937. Doriot, tribun populiste, va entrainer derrière lui quelques intellectuels. Beaucoup quitteront le navire après Munich.
Fernandez y restera, il entrera au bureau politique du Parti et portera fièrement l'uniforme bleu orné de la croix celtique et le béret. Il créera les Cercles Populaires Français, émanation "culturelle" du PPF, et donnera de nombreux articles au journal du mouvement, L'émancipation nationale (heureusement, note Dominique Fernandez, tous ces articles paraissent en 1940 et 1941, c'est-à-dire pendant la période de la collaboration "douce").
On constatera en tout cas que de 1937 à 1943 (son livre sur Proust), il ne donnera plus aucun livre d'importance.
Le voyage d'automne
À l'automne 1941, il sera du fameux voyage en Allemagne des écrivains français organisé par le lieutenant Heller, le représentant de Goebbels à Paris. Avec les Jouhandeau, Abel Bonnard, Fraigneau, Chardonne, Brasillach, Drieu, il visitera Weimar (en ignorant que Buchenwald est à quelques kilomètres) et il écrira force éloges sirupeux du docteur Goebbels.
On est obligé de poser ici la question la plus grave: était-il au courant du sort des juifs? Le voyage d'Allemagne se déroule après la rafle du Vel d'Hiv (16 et 17 juillet) au cours de laquelle 13000 juifs sont arrêtés, pour être déportés en Allemagne, rafle à laquelle prêtent main forte 300 ou 400 jeunes du PPF.
Savait-il ?
Savait-il ? D'autant qu'on le vit siéger à côté de Doriot devenu (peut-être par électoralisme) antisémite, lui qui au départ ne l'était pas. On vit aussi Fernandez siéger à côté du sinistre Georges Montandon, l'un des idéologues du racisme et de "l'extirpation" (c'était son mot) des juifs.
En tout cas, on n'a pas d'exemple de propos antisémite de la bouche de Fernandez, et Betty Brouwers, sa seconde femme, témoigna de l'indignation que lui inspira le décret sur l'étoile jaune.
À partir de l'été 1942, il se retira du mouvement et travailla à l'écriture de son Proust (parution au printemps 1943). Choisir Proust, être fidèle à ce goût de toute une vie, faire le portrait intellectuel d'un écrivain juif, homosexuel et décadent, c'était manière de se retrouver soi-même. Ce devait être (avec son Molière) son meilleur livre.
Une banquette chez Lipp
Toute sa vie, mais surtout à partir du moment où il avait commencé à se perdre, il avait eu tendance à boire avec excès (le mince dandy était devenu très enveloppé). Sa dernière tribune, ce fut une banquette de la brasserie Lipp, où il tenait salon, où il bouffonnait, où il tenait sa cour. Il remontait la rue Saint-Benoit (il y habitait au 5, voisin de Robert Antelme et de Marguerite Duras), traversait le boulevard Saint-Germain et s'installait là, toujours impeccable et gominé.
Une embolie l'emporta, une nuit du dernier été de la guerre, alors que des convois quittaient plus que jamais la gare de l'Est pour l'Allemagne.
À son enterrement assista Mauriac, qui, apercevant Drieu, se posa cette question: "A-t-il compris (Drieu) ce que signifiait ma présence à pareille heure, auprès de ce cercueil où la miséricordieuse mort avait étendu notre pauvre Ramon ? "
À lire
De Ramon Fernandez :
Proust ou la généalogie du roman moderne. Réed. Grasset, 2009
Balzac ou l'envers de la création romanesque. Réed. Grasset, 2009
Molière ou l'essence du génie comique. Réed. Grasset, Cahiers rouges, 2009
Messages. Réed. Grasset, 2009