|
a propos
Charles Sigel. [RTS] Si Montaigne, Matisse, Rimbaud, Nerval ou Colette étaient musique, quelle musique seraient-ils? Pour les auditeurs de l’Humeur vagabonde, Charles Sigel s’adonne avec un incroyable talent de conteur au jeu du portrait chinois. Éclectique et forcément subjective, sérieuse mais avec légèreté, l’émission vous fera découvrir bien des choses sur le personnage auquel elle s’intéresse. |
L'humeur vagabonde
Charles Sigel
du lundi au vendredi de 13h30 à 14h00
l'intégrale, le samedi de 10h00 à 12h00 lundi 1 octobre 2012
Programme musical
[Afficher]
Programme musical
[Cacher]
Chaplin, le rire au bord des larmes
Les larmes et le burlesque en même temps ! Dès qu’on revoit l’un de ses films, pas de doute, Chaplin est le plus grand: "Le seul cinéaste qui peut supporter le qualificatif si fourvoyé d’humain", dit Godard.
Le vagabond, le barbier juif du Dictateur, Calvero sont un seul homme et tout l’homme. D’abord, Charlot (The Tramp, le vagabond), c’est Guignol (destructeur, sournois, ivrogne). Trois ans se passent, il devient Pierrot. Un homme dans toute sa complexité (et drôle toujours) : "C’est en même temps un vagabond, un gentleman, un poète, un rêveur, un type esseulé, toujours épris de romanesque et d’aventure. Il voudrait vous faire croire qu’il est un savant, un musicien, un duc, un joueur de polo. Mais il ne dédaigne pas de ramasser des mégots, ni de chiper son sucre d’orge à un bébé. Et, bien sûr, si l’occasion s’en présente, il flanquera volontiers un coup de pied dans le derrière d’une dame… mais uniquement s’il est furieux". Voilà les propos que Chaplin aurait tenus à Mack Sennett, si l’on en croit ses Mémoires. Le bord des larmesChez Mack Sennett, à la Keystone, ce sont les poursuites qu’on privilégiait : les films de deux bobines invariablement se terminaient par des flics qui couraient comme des dératés et prenaient des coups sur la tête. Au début, Chaplin s’inscrit dans cette frénésie. Son génie, ce sera d’allier à cette folie cette humanité déchirante, cet "au bord des larmes" qui n’est qu’à lui. Il devient l’artiste le plus célèbre du monde, toutes catégories confondues. Quand il revient à Londres en 1921, des foules veulent le voir et le toucher. Lui, le Kid du Southwark, à l’enfance dévastée (mère demie-folle, père alcoolique, orphelinat, misère) a survécu grâce au spectacle (il apprend son métier au music-hall), grâce au travail (c’est un perfectionniste acharné), grâce à son ambition (l’envie de réussir, d’être riche, de mettre les siens à l’abri de ce qu’il a connu), grâce à un don extraordinaire : d’abord il y a ce corps. La grâce"Vous êtes un danseur", lui dit Nijinsky, "vous êtes d’instinct un musicien et un danseur", lui dit Debussy. Le petit homme a ce privilège : la grâce. S’il refusera d’abord le parlant (et pour Le Dictateur, il inventera une "novlangue"), c’est qu’il reste un mime. Avait-il cette légèreté de naissance ou est-elle le fruit du travail ? Les deux sans doute. A quoi s’ajoute le souvenir de cette enfance londonienne, du struggle for life, des comédiens qu’il a regardés des coulisses, de ce qui l’a nourri. C’est un homme qui n’oublie rien. Le corps se souvient. Le loupEt puis il y aura les USA. Il tourne ses premiers films début 1914. A la fin de l’année il est célèbre. En 1915, les soldats en permission à Paris (dont Cendrars, Apollinaire, Léger) voient en lui un frère. Cendrars dira : "Charlot sort des tranchées". Un jour de 1930, Eisenstein lui demande : "Quel animal aimez-vous ? " Chaplin répond : "Le loup". La rage de vivreCalvero, le vieil artiste déchu des Feux de la Rampe, dira à la jeune fille qui lui parle de la vanité de l’existence : "La vie n’a pas de sens, elle n’est que désir. Je connais un homme qui n’a pas de bras et qui joue du violon avec ses pieds". C’est peut-être ce qui les anime tous, Charlot (les deux Charlot, l’agressif et le tendre, Calvero, Monsieur Verdoux, le Roi à New York, le metteur en scène de La Comtesse de Hong Kong, ce vouloir-vivre, cette rage de vivre. La dignitéIl se souvient de tous ceux qu’il a vus, sur le pavé gras du Londres de 1900, perdre pied, lâcher prise, renoncer à toute dignité. Il lui a fallu pour préserver la sienne une volonté de loup. Quand il rencontre Paulette Godard (après quelques épisodes féminins couci-couça), il trouve quelqu’un à sa mesure, elle a la même flamme que lui : "Le lien entre Paulette et moi, c’était la solitude. Pour elle comme pour moi, ce fut un peu Robinson découvrant Vendredi". L’inventeur du cinémaQuand il sera mis en cause en 1947 par la Commission des activités antiaméricaines, il répondra par son célèbre : "Je déclare la guerre à Hollywood". Mais comment oublier son retour et son "Ooh Nice People" face à toute la profession saluant celui qui avait, autant que Griffith, inventé le cinéma. Sucre ?On peut trouver un peu sucrée la vie familiale au manoir de Ban, dans la douceur de la Riviera vaudoise, l’image trop idyllique répandue complaisamment. Mais ne pas oublier la rage, la cruauté, le désespoir, la lucidité, tout ce qu’il y a dans les derniers plans sur le visage de Calvero, ces lueurs étranges, presque cruelles. Puis une manière de sérénité. Et la danse de Terry qui s’éloigne "La vie, avait dit Calvero, est aussi inévitable que la mort". A lire
|


