Je
me déclare mondial, ovipare, girafe, sinophobe et hémisphérique. Je m’abreuve
aux sources de l’atmosphère qui rit concentriquement et pète de mon inaptitude.
Ce plaisantin, ce fantaisiste, ce burlesque était un travailleur acharné,
parfois un ascète. Mais que beaucoup ne prenaient pas au sérieux. La NRF et les
surréalistes ne savaient qu’en faire, les académiques bien sûr le dédaignaient,
seuls quelques représentants de l’esprit nouveau tout de suite captèrent
l’originalité irréductible de son esprit : Picasso et Apollinaire ne s’y
trompèrent pas.
Juif
et breton
Il était né dans le coin le plus
catholique de France, à Quimper, d’une famille juive originaire de Prusse. Chez
les Jacob, on était tailleur de père en fils. On accoucha donc de ce vilain
petit canard, qui après une enfance assez conformiste, entama, et d’ailleurs
termina, des études de droit à Paris. C’est là qu’il commença pour arrondir ses
fins de mois et sans aucune compétence une carrière de critique d’art, tout en
prenant d’ailleurs des cours de peinture.
Montmartre devint son village. Il y croisa un jeune peintre, de cinq ans son
cadet, arrivant d’Espagne. Picasso fut la
porte de ma vie, devait-il dire. Ce fut un coup de foudre d’amitié. Max
lâcha tout, le droit, la vie bourgeoise, il sauta dans la bohème, la poésie, le
bonheur des mots. Le Bateau-Lavoir devint leur laboratoire. Tandis que Picasso
inventait le cubisme, Max inventa la poésie cubiste. Même Apollinaire ne s’était pas aventuré dans
pareille radicalité.
Ce furent ses premières années de pauvreté, il y en aurait bien d’autres. Max
Jacob ne possédait rien, sinon un sommier posé sur quatre briques, une cuvette
d’émail, un broc fendu, une assiette ébréchée et surtout une malle lui servant
de coffre aux trésors. Ces trésors, c’était ses manuscrits.
Son bonheur était d’arpenter Paris en inventant des phrases, des assemblages de
sonorités, de mots, de bribes de sens. Cela donnerait en 1917 Le Cornet à dés, recueil de poèmes en
prose édité à compte d’auteur, puis Le
Laboratoire central (1921), suite de poèmes en vers et kaléidoscope formel.
Un
kaléidoscope
Oui, lui-même, Max, est changeant
comme un kaléidoscope. C’est en 1909 qu’il a sa première vision du Christ. Les
amis sont incrédules. Comment le prendre au sérieux ? C’est la faim, disent les
autres, c’est l’éther, disent les autres. Lui, de ce bouleversement intérieur,
donne une version drolatique, Saint
Matorel (1911), suivi des Oeuvres
burlesques et mystiques de Saint Matorel (1912). Son expérience, il en fait
l’épopée comique d’un employé du métro touché par la grâce.
Et pourtant, après une seconde vision au cinéma Pathé de la rue de Douai, il ira jusqu’à recevoir le baptême en 1915
(avec Picasso pour parrain) et à se retirer à Saint-Benoît-sur-Loire en 1921
pour y vivre à l’ombre de la basilique romane. Sans cesser jamais d’être
l'amuseur des dîners mondains où il joue les pique-assiettes et où il trouve la
clientèle des prédictions astrologiques, qui lui servent de gagne-pain.
Jamais ce faux nonchalant ne cesse de travailler : prose, poésie et surtout
correspondance (certains disent que c’est l’essentiel de son œuvre) ; et puis
il n’aime rien tant que de conseiller de jeunes poètes.
Quant à la peinture, qui fut sa première vocation, Max y revient. Ses gouaches
deviennent sa principale source de revenus, brossés d’un pinceau qui n’est qu’à
lui, art à la fois naïf, impressionniste, cubiste, tout à fait sincère.
Les années de Saint-Benoît se partageront entre ses dévotions, qui rythment les
journées, et le travail à sa table qui prend le reste de son temps. Il trouve
en Jean Cocteau un nouvel alter ego,
même si jamais ne s’estompera la tristesse de l’éloignement de Picasso.
Derrière le fantasque des mots, toujours est présente l’émotion : en revenant du bal, je m’assis à la fenêtre
et je contemplais le ciel : il me sembla que les nuages étaient d’immenses
têtes de vieillards assis à une table et qu’on leur apportait un oiseau blanc
paré de ses plumes. Un grand fleuve traversait le ciel. L’un des vieillards
baissait les yeux vers moi, il allait même me parler quand l’enchantement se
dissipa, laissant les pures étoiles scintillantes.
L’étoile
jaune
En 1928, il reviendra vivre à Paris.
Ce seront neuf années de misère à nouveau, marquées par la grande crise et ses
conséquences. Quant en 1937 il revient à Saint-Benoît, c'est pour s’y adonner
avec encore plus de ferveur, si cela se peut, à ses exercices religieux. Puis
surviennent la guerre, l’occupation, les lois raciales de Vichy ; on lui impose
l’étoile jaune ; très vite, il sent venir la tragédie. Ses frères et sœurs sont
spoliés, stigmatisés, internés. Lui-même un jour de février 1944 voit arriver une
traction noire de la Gestapo, il est transféré au camp de Compiègne, puis à
Drancy. C’est là qu’il meurt le 5 mars 1944. Deux jours plus tard, un train
plombé l’aurait emmené vers Auschwitz.
Bibliographie
- Béatrice Mousli : Max Jacob, biographie. Flammarion, 2005
- Robert Guiette : La Vie de Max Jacob. Nizet, 1976
- Pierre Andreu : Vie et mort de Max Jacob. La Table Ronde, 1982
- Jean Rousselot : Max Jacob au sérieux. La Bartavelle, 1994