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a propos
Charles Sigel. [RTS] Si Montaigne, Matisse, Rimbaud, Nerval ou Colette étaient musique, quelle musique seraient-ils? Pour les auditeurs de l’Humeur vagabonde, Charles Sigel s’adonne avec un incroyable talent de conteur au jeu du portrait chinois. Éclectique et forcément subjective, sérieuse mais avec légèreté, l’émission vous fera découvrir bien des choses sur le personnage auquel elle s’intéresse. |
L'humeur vagabonde
Charles Sigel
du lundi au vendredi de 13h30 à 14h00
l'intégrale, le samedi de 10h00 à 12h00 mercredi 22 mai 2013
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Simone de Beauvoir: Les années d’apprentissage du Castor (épisode 3/10)
Ce qui est bien avec elle, c’est qu’elle ne ressemble ni à a sa légende, ni à ses caricatures.
La longue et drôle de jeunesse d’une mal connue célèbre. D’éternels étudiants, c’est ainsi qu’ils apparaissent, Sartre et le Castor, durant leur adolescence prolongée. Intellectuels de haut vol et gentiment immatures. Lui premier à l’agrégation de philosophie, elle deuxième. Mais se refusant à entrer dans le jeu. A la fois bourgeois et anti-bourgeois. S’inventant leur morale (morale assez aristocratique d’ailleurs). Rebelles à tout engagement, eux qui seront les archétypes des intellectuels engagés et les militants de toutes les causes révolutionnaires. Ils se veulent en marge et d’ailleurs le sont, avec une certaine désinvolture. Ce drôle de jeu prendra fin avec la guerre. A ce moment-là, Sartre frôlera déjà la quarantaine et Castor n’en sera pas loin. Etre ma propre cause et ma propre finComment la belle jeune fille bourgeoise deviendra l’auteur du Deuxième sexe, c’est en somme une longue histoire. Enfance bourgeoise, d’abord aisée puis désargentée. Etudes dans des institutions religieuses (le cours Desir!), étés à la campagnes (découverte voluptueuse de la nature), premières amitiés amoureuses (Elizabeth, dite Zaza): la petite Simone n‘a rien du personnage austère et glacé que l‘on caricature parfois, pas davantage que le Castor plus tard. Beauvoir, c’est un être de plaisir, de sensualité, d’enthousiasme: tout lui plaît, tout l’intéresse, elle n’aimera rien tant que découvrir, marcher, arpenter, voyager. Très tôt, une hantise : la fuite du temps, la vieillesse, la mort. Perdre son temps, perdre sa vie, voilà la grande crainte. Donc être libre, ne pas dépendre, se construire. "Je rêvais d’être ma propre cause et ma propre fin, je pensais que la littérature me permettrait de réaliser ce vœu. En même temps je servirais l’humanité: quel plus beau cadeau à lui faire que des livres ?". Le nécessaire et le contingentEt quelle douleur que de devoir choisir ! "Que je vous aime, hommes !", note-t-elle vers ses vingt ans. Elle est entourée de brillants sujets: Merleau-Ponty, Lévi-Strauss, Paul Nizan, Raymond Aron… Elle est la seule fille, et elle est capable de rivaliser intellectuellement avec eux. En plus, elle est belle. Ils l’épatent et elle ne se rend pas compte qu’elle les épate. Un jour, apparaît un petit bonhomme dont le brio fait oublier le physique plutôt moyen. C’est le plus fort de tous, il a déjà un système de pensée solide et un mot qu’il répète sans cesse: contingence. Le contingent, c’est ce qui n’est pas nécessaire. Il y a des vies contingentes, banales, affreuses, celles des bonnes gens. Il y a des amours contingentes, celles qui sont importance, et puis il y a les amours nécessaires. A celle qu’il perçoit comme son alter ego, il propose un bail de deux ans: il y aura l’amour nécessaire, entre eux deux, et puis les aventures passagères, contingentes. Ils se raconteront l’un à l’autre ces amours-ci, de cette manière chacun doublera son expérience. Il est tout !Elle est sidérée par lui, donc elle accepte: "Anéantissement passionné devant lui. Le plus grand. Illustre ou raté de génie, peu importe. Il est tout." Pas question de se marier, pas question que leur conduite ne soit pas en accord avec leurs convictions. Pas question de vivre ensemble, comme un couple normal. D’ailleurs l’arbitraire des affectations de poste par le Ministère de l’Instruction publique envoie Sartre au Havre et Castor à Marseille, puis à Paris, puis à Rouen. Amours épistolaires qui conviennent très bien à ces graphomanes. La sexualité ? Ah, c’est bien compliqué… Sartre, inlassable coureur de jupons, aime les jeunes filles, et Beauvoir aussi. Les figures du trioL’enseignement propose des rencontres… Le duo fait l’expérience du trio. Olga, Wanda, Nathalie, Bianca… Que de possibilités, de combinaisons, que de figures, de malentendus, de douleurs… Que de choses à se raconter, mais peut-être à se cacher aussi ? Castor n’est pas en reste. De l’un des élèves de Sartre, Jacques-Laurent Bost, dit le petit Bost, elle fait son amant. Lequel petit Bost mène aussi une liaison avec Olga. Tout cela prend beaucoup de temps, donc il en reste bien peu pour s’intéresser à la politique. Indifférents Car voilà bien le paradoxe de ces années d’apprentissage. Ni le Castor, ni Sartre ne s’intéressent à la vie du monde. Tout glisse sur eux comme l’eau sur les plumes du canard. Le 6 février 34, la montée des périls, le Front populaire les laissent sans réaction. L’essentiel est ailleurs, l’essentiel c’est de travailler. Sartre travaille à L’imaginaire, à La Nausée, au Mur. Beauvoir à Quand prime le spirituel (que Gallimard refusera), puis à L’invitée (transcription du trio). L’azur collectifPuis viendra l’Occupation. Sartre commencera L’Etre et le Néant, fera jouer Les Mouches. Ils resteront extérieurs au drame. En tout cas ne passeront pas à l’action. Ils frôleront la Résistance sans y participer. Le leur a-t-on assez reproché. C’est en effet un grand mystère. Mais certaines phrases à la fin de La Force de l’âge, le deuxième volume de ses Mémoires, phrases où elle évoquera son état d’esprit au moment de la Libération de Paris, sonneront comme l’aveu d’un remords, comme une prise de conscience, comme un rendez-vous avec l’avenir: "Désormais je survolerais mon étroite vie personnelle, je planerais dans l’azur collectif: mon bonheur reflèterait l’aventure magnifique d’un monde en train de se créer à neuf. Agir en liaison avec tous, lutter, consentir à mourir pour que la vie garde un sens: il me semblait qu’en m’agrippant à ces préceptes, je maîtrisais les ténèbres d’où montait la plainte des hommes."
A lire (entre autres…) Danièle Sallenave: Castor de guerre. Folio n° 4930
Une nouvelle diffusion de la série d'émission de septembre 2009.
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