La grande rétrospective que lui a consacré le Musée d’Orsay en 2008 a rendu justice à une visionnaire dont les audaces formelles ont souvent fait scandale de son vivant. Aujourd’hui, Hodler se vend des millions dans les salles aux enchères.
Ferdinand Hodler est mort d’une embolie pulmonaire le 19 mai 1918 à Genève, sa ville d’adoption où il débarqua fin 1871. Alors âgé de dix-neuf ans, il s’apprêtait à poursuivre son labeur de peintre de vue qu’il avait commencé en apprentissage à Thoune à l’âge de treize ans. Fils d’une famille très pauvre et recomposée, élevé à la dure parmi neuf autres rejetons, Ferdinand n’a jamais acquis une bonne éducation. Il en a conservé un caractère rude, misogyne et l’effroi de la mort qui frappa ses frères et sœurs sans parler de son père, disparu trop vite.
Sous la protection de Barthélémy Menn
Peindre des vues, à l’époque, consistait à aquareller ou dessiner des paysages à la chaîne aux couleurs standardisées pour les vendre aux touristes dans les hôtels. Ainsi pu survivre à la misère le jeune Ferdinand qui décida de rejoindre Genève fin 1871 pour se perfectionner. Contre des portraits, les artisans de la Vieille Ville lui offraient qui une chambre gratuite, qui une semaine de nourriture. De sa chambre de la Grand ’Rue 33, il s’est mis aux paysages lacustres, leitmotiv de sa peinture. De fait, il y a toujours eu deux lacs dans la vie de Hodler : le Léman et le lac de Thoune aux multiples variations.
Au Musée Rath un jour où il copiait les peintres célèbres, le directeur des Beaux-Arts, Barthélémy Menn, l’invita à faire mieux en l’accueillant dans sa classe. En plus des bases sérieuses en peinture, Menn le poussa à lire les poètes anciens et modernes, à découvrir les artistes italiens, espagnols. En artisan acharné, croquant sans cesse ses contemporains, sa femme, ses maîtresses (elles furent nombreuses), Hodler a progressivement maîtrisé sa palette et s’est imposé en symboliste audacieux.
La Nuit et les croquis de Valentine, œuvres scandaleuses
La grande toile de 1889-90, intitulée La Nuit est aujourd’hui une pièce maîtresse du symbolisme européen. Saluée à l’époque par Puvis de Chavannes et Rodin, elle fut en revanche rejetée par les Genevois choqués de voir ces corps masculins musculeux et les nus de la femme et de la maîtresse du peintre, lui-même s’étant représenté chevauché par une créature allégorique, la Mort, couverte d’un drap noir. Acquise par le Kunstmuseum de Berne, elle a ravi le public parisien au Musée d’Orsay en 2008.
En 1915, célèbre et riche depuis une dizaine d’années grâce à l’exposition de la Sécession à Vienne en 1904 où il vendit dix-huit toiles sur les trente-et-une qu’il avait emmenées, Hodler défraya à nouveau la chronique par les croquis de l’agonie de sa maîtresse, Valentine Godé-Darel. La brutalité de son regard quasi documentaire, la volonté pour la conjurer d’affronter la mort reste à ce jour une entreprise unique dans l’histoire de l’art.
Paysages planétaires
Les lacs hodlériens nourrissent depuis une centaine d’années l’imaginaire des Suisses au point que leurs rêveries ferroviaires entre Genève et l’Oberland ressemblent à un tableau du maître. Un chapelet de nuages dans un ciel d’un bleu irradiant et voilà que l’on se dit : c’est du Hodler ! Collectionneurs et conservateurs de musée ne s’y trompent pas. Ses toiles s’arrachent aujourd’hui à prix d’or et il faut débourser des millions pour acquérir une vue ou un portrait sans parler des prohibitifs autoportraits. Ainsi va la vie spéculative et la revanche d’un petit Bernois miséreux que n’a jamais abandonné jusqu’à sa mort la force créative.
Avec la participation de Florence Grivel
Réalisation : Bruno Séribat
Une nouvelle diffusion du 19 mai 2012.