Quelle langue pour le peuple?
Jusqu'au début du siècle dernier, dans de nombreux villages, le patois était la langue majoritaire. De nos jours, il n'est pas rare de croiser des septuagénaires fribourgeois ou valaisans qui n'ont appris le français qu'à l'école. Pourtant en 1806 déjà, le canton de Vaud interdisait formellement l'usage du patois dans l'enseignement, interdiction reprise huitante ans plus tard dans le canton de Fribourg. Sans doute, cette censure sévère reconduisait-elle l'ukase des Révolutionnaires français qui avaient décrété, suite à l'enquête de l'Abbé Grégoire, que les patois étaient langues d'Ancien Régime et le français seule langue du peuple. Contresens historique qui a entraîné durant des décennies des retombées fâcheuses.
Par la Provence et l'Irlande
Pour les invités de cette émission, Henri Niggeler et Jean-François Gottraux, la découverte du patois vaudois (le plus vivant: celui de Forel/Lavaux) s'est déroulée par des voies détournées. Henri Niggeler, ancien responsable à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, s'est passionné depuis de nombreuses années pour les recherches dialectologiques et lexicographiques du Félibrige, le Collège fondé par Frédéric Mistral en 1854 dans le but avoué de raviver le provençal. C'est donc sur la piste de "Mireille", le grand poème homérique de l'écrivain du Midi et ses retombées en Suisse romande, que Henri Niggeler en est venu au franco-provençal, c'est-à-dire les parlers des cantons romands, de Haute-Savoie et des Vallées d'Aoste dans le Piémont.
Jean-François Gottraux, son cadet d'une génération, s'est quant à lui souvenu du patois lors d'un voyage en Irlande. La vivacité du gaélique lui a donné l'envie d'apprendre le patois de Forel/Lavaux grâce notamment aux leçons et à l'érudition de Pierre Guex et les réunions de Marie-Louise Goumaz. Sa passion pour l'histoire régionale a fait le reste.
Deux deux animent des rencontres et publient brochures et cahiers en patois ou sur la vie des Amis du Patois vaudois.
En costume ou en jeans
Néanmoins, une question de fond demeure: comment perpétuer une langue privée de son contexte social et culturel. Est-ce plausible de parler patois alors que deux ou trois générations ne l'ont plus pratiqué? Plusieurs patoisants, aujourd'hui âgés, n'envisagent de parler leur langue régionale qu'en costume, bredzon pour les Gruériens, gilet pour les Vaudois. Cette approche restrictive repose pourtant sur un sens caché et symbolique qui sera discuté durant l'émission et abordé aussi par Serge Rossier, enseignant et historien, responsable des archives sonores du canton de Fribourg. Et une autre interrogation mérite d'être posée: ce sont bien les élites, régents, instituteurs, pasteurs et curés qui ont empoigné dans les années 1960 une langue qu'ils avaient pour devoir d'interdire. Des élites masculines qui n'ont pas su ou voulu rafraîchir tout l'univers féminin du patois.
- Dein lo riére-vîlyo tein [Dans les temps anciens]. Réflexion sur l'usage du patois par Marie-Louise Goumaz
(A l'écoute du patois vaudois, livre-CD en collaboration avec RSR, Groupement du dictionnaire de patois vaudois, 2007)
- Jarjaye/Jarjaio au paradis. Texte de Frédéric Mistral dit en patois vaudois par Pierre Guex et en provençal par Jean-Luc Domenge [extrait]
(Frédéric Mistral et le Conteur vaudois, brochure avec CD éditée par Jean-François Gottraux et les Amis du patois vaudois, 2008)
- Tsantadyu de l'armailli d'Intyenô. Prière de l'abbé Joseph Bovet dite par Henri Clément
(Nos patois, Radio-Lausanne, 06.06.1965)
Réalisation: Marie-Claude Cudry
| Le DVD publié par Memoriav, Réalités suisses, le Musée gruérien et RTS: Le patê din l'oura dou franché/Le patois dans le vent du français est disponible dès septembre à la Boutique RSR au 0848 848 330 |