Emission du 14 octobre 2010

Gothard, la vengeance du diable

Evènement national, le 15 octobre prochain, le nouveau tunnel du Gothard, le plus long du monde avec ses 57 kilomètres, vivra un percement historique. Les équipes de mineurs et d’ingénieur du nord et du sud du futur tunnel feront leur jonction. « Temps Présent » propose un reportage émouvant sur l’impact de ce chantier du siècle sur les Uranais, pour qui le Gothard a charrié plus de malédictions et de malheurs que de bonnes nouvelles.

Le tunnel attendu par toute la Suisse et l’Europe comme une grande nouvelle, n’en est pas une pour le Canton d’Uri. Le chantier sera achevé en 2017 mais dans le petit canton alpin, c’est comme si les intérêts de la dette avec le diable s’accumulaient à chaque percée technologique. La dernière en date fut le tunnel autoroutier qui déverse aujourd’hui ses 3500 camions quotidiens dans la fragile vallée de la Reuss. Bref, le Gothard n’est pas une bonne nouvelle pour les Uranais.

C’est ça que les Uranais appellent « la vengeance du Diable » : les flots de marchandises transportées par camion, l’air vicié, le bruit, le CO2. Et dans les vallées encore vertes et blanches du Gothard on est convaincu que le dérèglement du climat provient de là. A Uri, chaque exploit technique permettant le passage plus rapide des marchandises par le Gothard fait ressurgir le spectre du Pont du Diable. Selon la légende, seule la complicité du démon a permis la construction au 13 siècle de ce premier passage au-dessus des flots rageurs de la Reuss. Huit cent ans plus tard, le tunnel de base du Gothard traversera le massif, les trains fonceront à 250 km/h sous la montagne. Et en attendant, le diable, intraitable, réclame son dû.

Uri est comme le séismographe climatique et psychologique de l’état de la planète.

Depuis plusieurs été, les paysans sur les alpages constatent l’accumulation de catastrophes naturelles, sans compter la fonte des glaciers et du permafrost. Pour les paysans uranais, la course contre la montre a commencé et leur témoignage entre deux éboulements est poignant.

Alors il y a l’espoir que le nouveau tunnel ferroviaire de base du Gothard calme le jeu, que le transit des marchandises se fasse réellement par le rail. Que le colosse devienne réellement le plus grand projet écologique du siècle.

Tandis que du côté des ingénieurs, on est convaincu d’agir pour le bien, à Uri on doute.

Il y a d’abord la conscience que seule, la Suisse ne peut rien. Une visite de parlementaires allemands dans le chantier du tunnel en cours de reportage est à cet égard édifiante. « La Suisse a fait ses devoirs, on va devoir faire les nôtres pour mettre aussi un peu de marchandises sur le rail », lance un politicien allemand goguenard. « Pour que la dépense en vaille la peine pour la Suisse», renchérit-il.

Il y a ensuite des signes curieux : des sources millénaires se sont soudain asséchées au passage du tunnel sous leur sol. Pour le président de la Commune de Silenen la chose est très grave et le coupable tout trouvé : le chantier des NLFA.

Enfin, il y a l’essentiel : n’est-il pas trop tard ? Pour Peter Amacher, le géologue mandaté par le canton d’Uri pour dresser la carte des risques, la vengeance du Diable a définitivement déréglé le climat, des vallées alpines entières ne seront bientôt plus habitables …

Générique

Un reportage de Raphaël ENGEL et Alexandre LACHAVANNE

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