Emission du 22 septembre 2009
Légumes oubliés : les graines de la résistance dans votre assiette !
Des semences qui valent beaucoup de blé
Deux agriculteurs genevois représentent bien deux manières de faire très différentes : les Grosjean et les Janin. Dans sa ferme de Chêne-Bougeries, François Grosjean, maraîcher, cultive une majorité de variétés anciennes de légumes, des variétés qu'il peut re-semer d'une année à l'autre. Depuis plusieurs générations, sa famille sélectionne les graines des plus belles plantes anciennes de leur exploitation.
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A l'inverse, la famille Janin mise
sur les variétés modernes hybrides, cultivées hors sol. Sous leur
serre de 6000 mètres carrés, les Janin - eux aussi agriculteurs à
Genève depuis 3 générations - produisent une tomate en grappe, la «
plaisance ». Claude Janin explique son choix par la qualité de
cette tomate qui a une jolie présentation, un joli calibre, une
brillance : « elle a un bon goût et elle fait un joli rendement
».
Ce qui différencie ces deux agriculteurs, c'est qu'en misant sur
des variétés hybrides, Claude Janin se rend tributaire de son
fournisseur de graines. La nature est capricieuse. Les plantes
hybrides ne se reproduisent pas fidèlement à elles-mêmes. François
Grosjean rappelle que le travail de sélection n'est pas une science
exacte et que « dans les plantes, on essaie de sélectionner un peu
la même chose, mais la nature fait qu'il y en a une qui pousse plus
grosses que l'autre, des fois un peu plus colorée ». Ce sont ces
différences qui ne conviennent pas au marché de la grande
distribution. Les variétés hybrides connaissent pour cette raison
un fort développement.
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Produire ses propres semences est
pourtant un geste ancestral. En Suisse, ce sont des réfugiés
huguenots français qui les premiers ont amené dans leurs poches des
graines jusque-là inconnues. Dès le 17ème siècle, sur la plaine de
Plainpalais à Genève, ils ont semé du cardon, du poireau, du chou
ou de l'artichaut.
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Ces semences étaient le fruit de
sélections naturelles, une tradition que le père de François
Grosjean nous expliquait il y a plus de 20 ans dans un reportage de
Temps Présent. Aux côtés de son fils, il était l'un des
sélectionneurs les plus réputés du pays.
L'agroscope de Changins a la mission pour la Suisse entière de
préserver les semences des variétés anciennes. Cette banque de
ressources est en fait une sorte de coffre fort dans lequel les
graines de plus de 10'000 variétés de légumes, fruits et céréales
sont conservées à -20°C. Monsieur Grosjean a déjà pu profiter de
leurs services. Des graines déposées par son père 25-30 ans plus
tôt lui ont permis de récupérer une variété de légume qu'il avait
perdue.
Cette banque de semences est utile aux agriculteurs mais aussi à
la fondation de
ProSpecieRara, dédiée à la préservation des variétés anciennes.
Pour sauver ces semences, la meilleure des solutions est de les
utiliser à plus large échelle, donc de les semer et de faire goûter
ces légumes oubliés aux consommateurs.
Mais ce type d'initiative n'est pas toujours couronné de succès.
ProSpecieRara avait choisi de faire cultiver à nouveau 14 sortes de
pommes de terre traditionnelles. Projet développé en partie avec la
Coop. Pour 5 d'entre elles, l'exploitation a dû s'interrompre en
raison d'une interdiction émanant de l'Office fédéral de
l'agriculture.
Hans Dreyer, responsable, secteur Certification des variétés, OFAG
justifie cette décision : « Nous sommes arrivés à la conclusion que
ces pommes de terre ne sont pas des variétés locales suisses, à
savoir qu'elles ne sont pas adaptées aux conditions de cultures qui
prévalent naturellement dans notre pays. Ce qui est important
notamment, c'est le rendement. Rappelez-vous de ces temps où il y
avait pénurie, et le critère absolu pour autoriser une nouvelle
variété était un rendement suffisant. Il s'agissait de donner à la
population suffisamment de calories».
Cette politique de temps de pénurie ou de guerre est dépassée.
Hans Dreyer en est conscient : « aujourd'hui, nous n'avons plus les
mêmes préoccupations, et c'est pour cela que ces variétés anciennes
de pommes de terre suscitent à nouveau de l'intérêt. Mais
attention, s'il s'agit de grandes productions et de vente
commerciale, je dois souligner que pour les semences de ces
variétés, il y aura aussi à l'avenir des restrictions, car nous
utiliserons les mêmes critères de sélection que pour les variétés
déjà certifiées ».
Concrètement, une législation plus stricte pourrait de fait
favoriser les variétés hybrides.
Aujourd'hui déjà, cinq fabricants de semences potagères contrôlent
75% du marché mondial - il s'agit entre autres du fameux groupe
américain Monsanto et du Suisse Syngenta. Ce schéma de production
inquiète Denise Gauthier, de ProSpecieRara « Jusqu'à maintenant,
l'agriculteur prenait la semence qu'il avait obtenue lui-même il la
mettait dans la terre et il allait pouvoir consommer ou vendre le
produit issu de sa propre semence. Mais on arrive à un moment ou
ceci ne va plus du tout être possible. Et ce qu'on va pouvoir
retrouver dans nos assiettes, c'est ce que ces grandes firmes de
semences vont produire et c'est elles qui vont vraiment avoir le
contrôle et on met vraiment complètement en jeu notre souveraineté
alimentaire».
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Ce qui fait peur, c'est d'arriver à
une situation à la française. Chez nos voisins, un catalogue
national réglemente étroitement la production potagère. Toute
semence doit notamment souscrire à des critères d'homogénéité et à
une procédure coûteuse qui de fait écarte la plupart des variétés
anciennes.
Pour certains, c'est un carcan bien trop étouffant - au point
qu'ils organisent la résistance, dans un petit village de Provence,
Moustiers Sainte Marie.
Raoul Jacquin, porte-parole de l'association Kokopelli avoue être
dans l'illégalité en plantant une variété de maïs ne faisant pas
partie du catalogue national. Cette association vend des graines
anciennes, rares ou oubliées. Des graines que Raoul et une poignée
de bénévoles produisent dans ce potager particulier. Kokopelli met
ainsi sur le marché plus de 4000 variétés de plantes.
Ces graines sont reproductibles, c'est-à-dire que, contrairement
aux hybrides, elles peuvent être réutilisées pour la récolte
suivante. Les rendre accessibles à moindre coût, cela fait bien sûr
enrager les grands groupes semenciers qui y voient une concurrence
déloyale. Cela a valu à Kokopelli plus que des pressions, puisque
l'an dernier, l'association a été condamnée en justice à une amende
de 23'000 euros.
Mais Raoul Jacquin et l'association Kokopelli ne souhaitent pas
baisser les bras. Ils veulent lutter pour garder la liberté de
choisir leur alimentation et ne pas laisser à un petit nombre
d'entreprises le monopole des semences. Raoul Jacquin donne pour
exemple le marché de la courgette : « aujourd'hui, au catalogue
national français, il y a 112 variétés de courgettes inscrites et
96 de ces variétés inscrites sont la propriété de Sygenta, Monsanto
ou de Limagrain ». Ce model inquiète François Grosjean. En Suisse,
certains redoutent l'introduction d'un catalogue des espèces à la «
française », qui risque de limiter l'offre et de pénaliser certains
marchés de niche, ainsi que d'ouvrir la route aux monopoles sur les
semences.
Les 1001 visages de la pomme d'amour
Quelles sont leurs différences et comment les distinguer ? Pour nous aider, nous sommes allés voir Bernard Delessert, un vrai fondu des variétés anciennes. Dans sa ferme près de Nyon, ce passionné en cultive une soixantaine. ( voir la vidéo)
Quid du goût ? La tomate olivette est une hybride, ce qui ne veut pas dire qu'elle est moins bonne qu'une variété ancienne et vice-versa ! Juger du goût a quelque chose de subjectif, à moins de soumettre ces variétés de tomates à un panel de dégustateurs. Le Centre de recherche de Conthey a effectué un test de goût en 2006. Neuf variétés de tomates anciennes et 6 variétés améliorées hybrides ont été soumises à 15 dégustateurs. La Sapho F1, une tomate hybride, a été la mieux notée. En revanche, la cœur de bœuf améliorée PS777, une autre hybride a terminé en dernière position. Deuxième dans ce classement du goût : la rose de Berne, une variété ancienne suisse.
Pour certaines variétés hybrides de légumes, des demandes de brevets ont été déposées
par des entreprises agro-alimentaires. Cela inquiète des organisations non gouvernementales qui défendent la biodiversité.
Entretien avec Patrick Durisch, responsable du programme santé et alimentation, Déclaration de Berne
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