Emission du 17 octobre 2007

Petits trucs et grandes manoeuvres pour vendre des médicaments inutiles

Depuis les années 80, l'industrie pharmaceutique n'a cessé d'augmenter ses budgets marketing. Des sommes jalousement tenues secrètes ou dissimulées dans les frais d'administration et de recherche. Mais les observateurs s'accordent à estimer que l'industrie y consacre aujourd'hui entre 15 et 30% de son chiffre d'affaire, contre moins de 15% à la recherche. De fait, communiquer est devenu l'activité centrale de la branche.

Des nouveautés qui n'en sont pas

Les nouvelles molécules mises au point sont souvent
d'un intérêt incertain pour le patient [DR] Les nouvelles molécules mises au point sont souvent d'un intérêt incertain pour le patient [DR] Comme l'explique Philippe Pignarre, ancien cadre dans l'industrie pharmaceutique : « Si vous inventez un médicament qui est vraiment utile, qui traite une maladie qu'on ne traitait pas jusqu'à présent, votre budget communication est réduit à zéro, la communication se fera toute seule. » L'importance des sommes consacrées au marketing serait donc la conséquence directe des difficultés que rencontrent les firmes pharmaceutiques à mettre au point de réelles innovations thérapeutiques. Dans la réalité, un médicament n'a pas besoin d'apporter un quelconque progrès pour obtenir une autorisation de mise sur le marché. Seule condition : être plus efficace qu'un placebo sans pour autant faire courir trop de risques aux patients. La conséquence d'un tel système est que la majorité des "nouveaux" médicaments sont soit des copies de produits déjà existants, mais présentés différemment, soit des molécules dont l'intérêt réel pour le patient est loin d'être certain. Selon la revue Prescrire, l'une des rares publications spécialisées totalement indépendante de la publicité pharmaceutique, moins de 20% des nouveautés apparaissant chaque année sur le marché des médicaments constituent un progrès. Le reste est uniquement affaire de marketing.

La souffrance comme auxiliaire de pub

Face à une maladie comme alzheimer, la moindre lueur
d'espoir est vite transformée en succès
commercial [DR] Face à une maladie comme alzheimer, la moindre lueur d'espoir est vite transformée en succès commercial [DR] Vendre des médicaments est d'autant plus facile que le désespoir des malades et de leurs proches est grand. Dans des domaines où la médecine est très souvent impuissante à sauver les patients comme dans de nombreux cancers ou dans la maladie d'alzheimer, la moindre lueur d'espoir est vite transformée en succès commercial. En toute bonne foi, associations de patients et médecins préfèrent souvent défendre des médicaments inefficaces plutôt que de renoncer à "faire quelque chose". Et tant pis si ces médicaments coûtent cher aux systèmes de santé ou font courir aux malades des risques d'effets secondaires.

Séduire le médecin, vendre la maladie

L'industrie pharmaceutique développe ses campagnes de
sensibilisation à la maladie [DR] L'industrie pharmaceutique développe ses campagnes de sensibilisation à la maladie [DR] Séduire le médecin, vendre la maladie



La plus grande part des efforts marketing de l'industrie pharmaceutique est dirigée vers les médecins. En effet la publicité pour les médicaments nécessitant une ordonnance médicale est autorisée auprès des soignants mais pas auprès des patients. Visites de délégués médicaux, remise d'échantillons, envois postaux, les praticiens font l'objet d'un véritable matraquage publicitaire. Mais si les firmes parviennent souvent à convaincre les docteurs de prescrire leurs produits, encore faut-il que les malades se rendent à la consultation. De plus en plus, l'industrie développe donc des campagnes de sensibilisation à la maladie. A travers des spots d'information, des affiches ou des tests à faire soi-même sur internet, le moindre aléa de la vie est susceptible de devenir une bonne raison de se rendre chez le médecin.

Le docteur Knock, vu par Guy Lefranc
(1950) [DR] Le docteur Knock, vu par Guy Lefranc (1950) [DR] La technique n'est pas nouvelle puisqu'elle a déjà été décrite en 1923.



« Tomber malade : vieille notion qui ne tient plus devant les données de la science actuelle, la santé n'est qu'un mot qu'il n'y aurait aucun inconvénient à rayer de notre vocabulaire, pour ma part je ne connais que des gens plus ou moins atteints de maladies plus ou moins nombreuses, à évolution plus ou moins rapide. (Knock ou Le triomphe de la médecine, Jules Romains, 1923) »



La méthode du Dr. Knock semble avoir fait des émules. Du village, elle s'applique désormais à des pays entiers.

A trop tirer sur la corde...

Tout nouveau médicament coûte plus cher que celui qu'il
remplace [DR] Tout nouveau médicament coûte plus cher que celui qu'il remplace [DR] Qu'il soit utile ou pas, tout nouveau médicament coûte plus cher que celui qu'il remplace. Invoquant ses frais de recherche, la branche pharmaceutique entraîne les systèmes de soins dans une spirale de hausse des coûts. La logique qui consiste à vouloir vendre au prix fort des médicaments dont nous n'avons pas besoin pourrait bien conduire à la rupture du financement de notre santé.

  • 36.9° primée