Emission du 28 février 2007

L'alcool-défonce

A Genève chaque année, les collégiens fêtent l'Escalade dans la rue. Le 16 décembre dernier, en fin de matinée, une adolescente est tombée inanimée en plein cortège. Aux urgences, les médecins ont posé leur diagnostic: coma éthylique. Pas de quoi les surprendre.

Intoxication alcoolique

Boire jusqu'à l'ivresse [DR] Boire jusqu'à l'ivresse [DR] A l'hôpital des enfants de Genève, réservé aux moins de 16 ans, on traite près d'une intoxication alcoolique aiguë par week-end. 7 fois plus qu'il y a dix ans.



Même constat dans toute la Suisse où en moyenne trois adolescents par jour sont admis aux urgences pour intoxication alcoolique.



Même si les dernières statistiques 2006, publiées en février 2007 par l'Institut Suisse de Prévention de l'Alcoolisme, montrent une légère diminution de la consommation d'alcool chez les jeunes de 15 ans, un garçon sur trois et une fille sur cinq reconnaissent avoir déjà bu au moins deux fois jusqu'à l'ivresse.



Les drogues dures sont encore le plus souvent tabou chez les adolescents. Les alcools forts sont à la mode, en Suisse comme dans toute l'Europe. Les Anglais et les Américains ont donné un nom à ce phénomène de société: le «binge drinking». En français, les spécialistes parlent d'alcool défonce.

L'évolution de la consommation

Des «quantités phénoménales d'alcool» sont
ingurgitées [DR] Des «quantités phénoménales d'alcool» sont ingurgitées [DR] Le docteur Jean-Bernard Daepenn, responsable du Centre de Traitement en Alcoologie du CHUV à Lausanne, témoigne de cette évolution de la consommation. Les jeunes privilégient aujourd'hui les alcools forts: vodka, tequila, whisky. Ce n'était pas le cas auparavant dans les pays producteurs de vin comme la Suisse. Sur le modèle des «quantités phénoménales d'alcool» ingurgitées par les collégiens notamment en Scandinavie et aux Etats-Unis, de nombreux jeunes en Suisse consomment plusieurs verres d'alcool fort en un bref laps de temps, à la recherche d'un effet immédiat. A court terme, ils courent le risque d'intoxication aiguë, à long terme celui de l'accoutumance qui fera d'eux des alcooliques.



A Aigle, au service de pédiatrie de l'hôpital du Chablais, le Docteur Denis Paccaud est parmi les premiers à déceler, en 2003, les effets les plus néfastes de l'alcool défonce. Il alerte la Société Suisse de Pédiatrie. En un an, 8 jeunes de moins de 16 ans ont été admis aux urgences pour intoxication alcoolique, un taux élevé pour un bassin de population qui ne dépasse pas 70 000 personnes. Depuis, le nombre de ce type d'admissions à Aigle n'a pas fléchi. Un «sommet de l'iceberg» qui, pour le Docteur Paccaud, dénote un recours fréquent des plus jeunes à l'alcool défonce. Il attribue l'amplification du phénomène au stress croissant ressenti par les jeunes face aux situations d'échecs dans les filières de formation. Les plus fragiles psychiquement sont les plus exposés.

«Sans alcool, la fête n'est pas folle»

Les cuites s'enchaînent [DR] Les cuites s'enchaînent [DR] Même constat à Genève. A l'hôpital des enfants, la doctoresse Marianne Caflish assure le suivi thérapeutique des adolescents et adolescentes victimes d'intoxications alcoolique. Les parents «tombent des nues» lorsqu'ils apprennent que leur enfant est hospitalisé, parfois en coma éthylique. Marianne Caflish prend garde de ne pas culpabiliser les parents, mais constate que les premiers verres sont souvent bus en famille. En général, les parents parviennent à interdire les drogues dures et le cannabis. Ils sont plus flous quant à la consommation d'alcool, largement consensuel dans notre société. Les jeunes interprètent ce flou à leur manière. Rares sont ceux qui considèrent l'alcool comme une drogue. La cuite est juste un moyen de «se lâcher», de mieux se sentir intégré au groupe et de faire la fête. «Sans alcool, la fête n'est pas folle».



Pour les plus fragiles, les cuites s'enchaînent à intervalles de plus en plus courts. Avec un danger de rapports sexuels non protégés et parfois, pour les filles, non désirés.

William Heinzer et Jean-Alain Cornioley ont recueilli les témoignages de Jean-Paul et Aurélie (prénoms d'emprunt). Tous deux ont subi plusieurs hospitalisations. Tous deux racontent leur «descente aux enfers». Perte de travail et tentative de suicide pour Jean-Paul, scolarité compromise pour Aurélie. Avec leurs mots, ils disent ce que martèlent les médecins confrontés au phénomène : «l'alcool est une drogue, légale mais pas moins dangereuse que les autres».

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