Emission du 17 juin 2009

Les pharmas dans la position du missionnaire

Presque la moitié des femmes auraient des problèmes de désir sexuel. C'est ce que colportent peu ou prou de nombreux médias depuis pas mal d'années. Pour autant, un viagra pour femme serait-il vraiment un progrès ? Avons-nous gagné quelque chose à la médicalisation de la sexualité ou sommes nous les grands perdants de ce mouvement ? Un reportage d' Isabelle Moncada et Bernard Novet.

Le continent noir

Que se passe-t-il dans un cerveau qui désire ? Ce désir peut-il tomber en panne ? Francesco Bianchi et Stéphanie Ortigue, directrice du laboratoire d'électrodynamique de l'université de Californie, ont observé, par IRM, la réaction de jeunes filles à l'exposition de corps dénudés. Ils ont identifié les zones du cerveau actives lorsque le désir apparait. Ils ont aussi montré une grande disparité de réactions devant des corps répondant tous aux canons esthétiques. Autrement dit, il n'y a pas de désir universel.

Le désir sexuel, si puissant au départ, peut disparaître. Parfois, une maladie, un médicament, une affection chronique peuvent en être la cause. On peut alors soigner la personne. Parfois, on ne trouve pas d'explication physiologique. Il faut dire que les connaissances dans ce domaine sont récentes et que, jusqu'à récemment, les personnes souffrant et avouant des troubles en la matière étaient plutôt rares. La découverte fortuite du viagra a tout changé: avant même sa commercialisation, il y eut soudain une véritable épidémie. C'est ainsi qu'on a inventé la dysfonction érectile et le médicament qui va avec.

Le marché des frustrations sexuelles

Les labos font la course pour inventer le premier
viagra féminin [DR] Les labos font la course pour inventer le premier viagra féminin [DR] Depuis le succès du viagra, le marché des frustrations sexuelles est grand ouvert. L'industrie rêve de faire coup double avec l'équivalent féminin, même si les recherches n'ont pas encore abouti. Comme pour le viagra, il a d'abord fallu convaincre les autorités sanitaires qu'il ne s'agissait pas d'un aphrodisiaque mais bien d'un médicament. En manipulant une étude, l'industrie pharmaceutique est parvenue à faire passer largement le message : 43% des femmes souffriraient de dysfonction sexuelle. Ce colportage organisé a, depuis, été mis à jour et démenti. N'empêche qu'avec la complicité de médecins financés par l'industrie, une idée reçue s'est imposée et une nouvelle définition a fait son entrée dans la bible de la médecine psychiatrique.

Les premiers médicaments sont apparus. Un "traitement" de Procter et Gamble, un patch hormonal à la testostérone, a été interdit aux Etats-Unis mais autorisé en Europe, malgré des inquiétudes concernant de possibles effets secondaires : problèmes cardio-vasculaires, cancer, acné, hirsutisme, forte poussée des poils et baisse de la voix, un effet irréversible. L'entreprise Boeringer Ingelheim est en train d'effectuer des essais cliniques sur une molécule baptisée flibansérine, une autre hormone est dans le pipe-line chez Pfizer, mais la firme demeure très discrète sur le sujet. Ainsi la lutte pour le marché des aphrodisiaques féminins se poursuit.

Sex on the Net

Helath On the Net répertorie l'information médicale en
ligne sûre [DR] Helath On the Net répertorie l'information médicale en ligne sûre [DR] Le marché des frustrations sexuelles prospère sur le Net en toute impunité. On peut déjà acheter librement des tas de substances à ses risques et périls. On y trouve pêle-mêle des infos sérieuses et le pire. La fondation Health On the Net a été créée il y a dix ans pour lutter contre ces périls et contre les informations mensongères. L'équipe de HON connait tous les ressorts qui conduisent un honnête internaute en quête d'informations sérieuses sur des sites douteux et trompeurs. Des aphrodisiaques les plus fantaisistes, des trucs inefficaces jusqu'au vrais médicaments en passant par les contrefaçons, son équipe traque les sites de santé dont il faut se méfier et labellise ceux qui sont dignes de confiance.

L'ignorance nuit au plaisir, nuit au désir

Nous sommes tous capables de dessiner un pénis. Mais combien d'entre nous sont capables de faire un croquis précis du clitoris ? Le clitoris n'est pas un petit boutons mais un organe qui fait plus de 10 centimètres, plus innervé encore que le pénis. Méconnus, ostracisé, dévalorisé, il est pourtant une condition nécessaire à l'orgasme, mais chaque femme a une sensibilité différente autour de cet organe. Il est important qu'elle l'explore et apprenne à le connaître exactement comme les petits garçons avec leur pénis. Apprendre à se connaître, c'est oser le plaisir solitaire, mais les interdits sont très forts chez la femme. Quand on les interroge, 80% des hommes reconnaissent sans problème qu'ils se masturbent, contre seulement 42 % des femmes. Connaître le plaisir pour avoir du désir, c'est un préalable. Mais, comme il existe autant de formes de désirs que d'individus, il n'y a pas de recette universelle. Le désir, l'amour, la libido, rien n'est figé, tout évolue avec la vie. Et pour ça, pas besoin de pilule : si le désir n'est pas là, il y a peut-être une raison simple, selon Francesco Bianchi-Demicheli : « il ne faut pas le pousser là où il ne veut pas aller. S'il n'est pas là, peut-être que ça veut dire que ce n'est la bonne personne. »

  • 36.9° primée