Emission du 03 décembre 2008

Erreurs médicales: la vérité d'abord

Pourquoi est-il si difficile d'obtenir la vérité en cas d'erreur médicale? Cela éviterait pourtant de nombreuses procédures judiciaires. Isabelle Moncada et Eric Bellot ont enquêté sur trois affaires particulièrement éloquentes.

Le diagnostic manqué

Si les parents de Diego ont posé plainte, c'est surtout
pour avoir des réponses et pouvoir à nouveau penser à
l'avenir [DR] Si les parents de Diego ont posé plainte, c'est surtout pour avoir des réponses et pouvoir à nouveau penser à l'avenir [DR] Juillet 2007, cela fait juste cinq semaines que Diego est venu au monde. Depuis quinze jours, il a le nez qui coule à cause d'un rhume qui ne passe pas, rien de grave, c'est fréquent chez les enfants. Mais l'état du bébé se dégrade. Ses parents l'emmènent dans un hôpital regional. De nouveaux symptômes apparaissent sous les yeux des soignants: 38.9° de température, des boutons sur tout son torse, boutons qu'il n'avait pas avant de partir pour l'hôpital, de la diarrhée, des vomissements. Diego est en train de développer une méningococcémie, une maladie très rare, foudroyante, qui laisse peu de chance, même si on réagit très vite. Aux urgences de l'hôpital, personne ne se méfie de cette maladie. La jeune médecin assistante qui voit l'enfant pense que c'est viral. Tout au long de la nuit, les bactéries de la méningococcémie prolifèrent dans le corps du bébé.

La température de Diego chute alors à 36.2°. Les boutons sont devenus des plaques violacées, "des pétéchies". C'est signe de septicémie. Enfin, les soignants s'inquiètent, tout le service se précipite. Diego est mis sous oxygène, le pédiatre de garde est appelé. Tout est tenté pour le sauver, mais la réanimation se passe mal. Après deux arrêts cardiaques, le petit Diego est évacué vers les soins intensifs de pédiatrie d'un hôpital universitaire, en vain. Alors surgissent les questions. Ce drame aurait-il pu être évité? A-t-on mis toutes les chances du côté de l'enfant? Pourquoi est-on passé à côté du diagnostic? Comment les tests de laboratoire ont-ils été interprétés? L'erreur est déniée. La famille dépose une plainte pénale et demande à rencontrer tout le service. Ce n'est pas la haine ou la rancoeur qui motive leur décision, c'est pour comprendre mieux, pour prévenir d'autres drames. A la suite de la discussion avec les soignants, les parents de Diego retirent leur plainte. Même si certaines questions resteront sans réponse, ils peuvent désormais penser à l'avenir.

Le cancer inexistant

Plusieurs médecins ont vu Dominique avant l'opération,
notamment lors de la pose du hameçon [DR] Plusieurs médecins ont vu Dominique avant l'opération, notamment lors de la pose du hameçon [DR] 2007. Dominique*, 35 ans, se plaint à son gynécologue de douleurs au sein. La mammographie ne montre rien d'anormal. A l'échographie, une petite zone éventuellement suspecte est visible. Une biopsie du sein est alors pratiquée, qui révèle une forme de cancer très agressif. De nouveaux examens, une scintigraphie ainsi qu'un IRM, n'indiquent rien d'inquiétant. Mais le gynécologue de Dominique décide de l'opérer. Trois médecins et des infirmières lui posent un hameçon, un repère pour l'opération. Le gynécologue pratique l'intervention, une chirurgie blanche: impossible de trouver la tumeur dans la pièce de tissus retirée.



Quelquefois, l'opération ne permet pas de repérer la lésion tumorale, qui avait été diagnostiquée à la biopsie, il s'agit d'une situation exceptionnelle. Dans ce cas, une procedure doit être mise en place pour établir la presence ou l'absence d'un cancer. Cette procédure n'a pas été pratiquée avec Dominique. Elle subit à nouveau une série d'examens, toujours aucune trace de tumeur. De plus, le ganglion sentinelle enlevé par le chirurgien est lui aussi négatif. Néanmoins, un oncologue la presse d'accepter une chimiothérapie, car, dit-il, le cancer décelé est très agressif, et on ne peut pas se permettre d'attendre.

Travailler en collège, une évolution pour éviter les
erreurs [DR] Travailler en collège, une évolution pour éviter les erreurs [DR] Dominique subit six chimiothérapies très lourdes. Ce n'est qu'à l'Hôpital cantonal de son canton, au moment d'entreprendre une radiothérapie, qu'un médecin a des doutes et décide de discuter le cas avec ses collègues. Un des moyens d'éviter des erreurs, c'est de ne pas se retrouver seul face à des situations complexes. C'est l'une des évolutions des structures médicales aujourd'hui. Les médecins du colloque interdisciplinaire pré-opératoire proposent de faire un test ADN pour contrôler si le tissu prélevé est bien celui de Dominique. Son prélèvement de sang pour le test ADN ne correspond pas à la première biopsie.



Dominique a porté plainte pour connaître la vérité et obtenir réparation. Elle se sent maltraitée et méprisée par les médecins à qui elle a fait confiance. Elle a droit à la vérité et rapidement, à toute la vérité.



*Prénom fictif

Fatale anesthésie

Les simulations d'anesthésie sont très poussées aux
HUG [DR] Les simulations d'anesthésie sont très poussées aux HUG [DR] L'anesthésie s'est beaucoup inspirée de l'aviation civile pour prévenir les accidents. Les Hôpitaux universitaires de Genève utilisent même un simulateur, qui plonge l'équipe dans des situations extrêmes, afin d'entraîner les réflexes et la communication. La culture de la sécurité dans les milieux à haut risque comme le nucléaire, l'aviation ou l'industrie chimique, commence à se développer dans les hôpitaux. Toutefois, quand on a appris une mauvaise règle ou qu'on applique une règle à un mauvais contexte, il faut être deux, voire trois, pour récupérer cette erreur, raison pour laquelle on travaille en binôme dans l'industrie: je regarde ce qui tu as fait, tu regardes ce que j'ai fait. C'est ce regard de l'aîné sur l'interne inexpérimenté qui a manqué au petit Diego, c'est un second avis avant la chimiothérapie qui a fait défaut à Dominique. C'est l'absence d'un autre soignant qui est en cause dans cette troisième affaire.

Elle se déroule un matin, il y a plusieurs mois, dans un établissement médical privé. Un patient doit se faire opérer d'une hernie discale. Une intervention planifiée, sans urgence. L'anesthésiste est seul; il endort son patient et le curarise. Le curare provoque une paralysie flasque des muscles, qui facilite la chirurgie. La paralysie touche aussi les poumons, le patient ne peut plus respirer par ses propres moyens. Sa vie dépend entièrement de l'anesthésiste et de la machine. Pour une raison inconnue, le médecin fait alors quelque chose d'inconcevable: il laisse le patient seul et vulnérable. Si le moindre problème surgit, le temps de réaction est très court. Quand l'anesthésiste revient, le patient ne respire plus. Malgré les tentatives de réanimation, il mourra.

Le patient victime demande surtout à être entendu et
cru [DR] Le patient victime demande surtout à être entendu et cru [DR] Une trop grande routine explique-t-elle cette tragédie? Pourquoi fait-on l'économie d'un poste infirmier dans ce service? L'affaire est devant la justice. Depuis, rien n'a changé dans les procédures de sécurité de l'établissement en question. Les hôpitaux qui nient les erreurs sont les plus dangereux. Les plus sûrs sont ceux qui les identifient et cherchent des solutions pour sécuriser les soins. Ces hôpitaux acceptent d'investir pour une médecine plus sûre. Adapter la sécurité au progrès médical, c'est le premier défi. Le second est d'améliorer la communication en cas d'erreur ou d'échec, pour les équipes sous pressions qui sont les victimes secondaires des erreurs, mais surtout pour les patients. Ce que le patient demande, c'est d'abord une explication claire de ce qui s'est passé, et qu'on l'écoute et le croit. Puis s'il y a eu une erreur, c'est obtenir des excuses. Enfin, le patient demande qu'au moins l'erreur serve aux autres patients.

  • 36.9° primée