Emission du 08 octobre 2008
Contre la dépression: pilule ou placebo?
Les études positives seules publiées
Selon The New England Journal of Medicine,
presqu'aucune étude négative n'a été publiée [DR]
Un
tiers pratiquement des personnes en consultation de médecine
interne ou de médecine générale présentent des troubles
psychoaffectifs; la moitié de ces patients ont un problème
psychologique ou une souffrance morale qui est la cause principale
de la consultation. Pour ces gens-là, il faut faire quelque chose.
Le plus simple pour le médecin comme pour le patient, c'est le
médicament. Une simplicité qui fait le succès des
antidépresseurs.
Pourtant, les antidépresseurs ne sont pas aussi efficaces que le
prétendent les fabricants. L'information est sérieuse. The New
England Journal of Medicine a publié une méta-analyse sur les antidépresseurs de dernière génération
[N Engl J Med 2008;358:252-60.] au
début de l'année 2008: presqu'aucune étude négative n'a été publiée
alors que quasi toutes les études positives l'ont été. Grâce à un
dispositif légal unique au monde, le Freedom of Information Act,
qui donne accès à tout citoyen américain aux documents
administratifs publics, les chercheurs ont obtenu de la Food and
Drug Administration (FDA) les dossiers des essais cliniques
effectués par les laboratoires pour l'autorisation de mise sur le
marché de leurs antidépresseurs. Ainsi, ils ont pu démontrer
l'efficacité de cette classe de médicaments a été largement
exagérée. De quoi troubler plus d'un patient.
Ce problème de biais de publication était connu, mais pas son ampleur. Pire, une deuxième méta-analyse dans PLoS Medicine [PLoS Med 5(2): e45.]: une autre équipe de chercheurs a analysé la totalité des essais cliniques des antidépresseurs de dernière génération, les plus prescrits, dont le Prozac, vendu en Suisse sous le nom de Fluctine, l'Efexor, le Deroxat, le Zoloft et le Seropram. Ils ont démontré que ces médicaments ne sont pas plus efficaces que le placebo dans les dépressions légères et modérées. La presse grand public en a conclu que les antidépresseurs étaient sans effet, puisqu'ils ne font pas mieux qu'une pilule qui ne contient aucun principe actif!
L'effet placebo
L'effet placebo fait tomber la pilule du bonheur de son
piédestal [DR]
L'effet placebo peut s'avérer
important. Pour mesurer objectivement l'effet d'un médicament, il
faut comparer une molécule et un placebo, ou deux médicaments entre
eux. Chaque essai clinique doit être enregistré et approuvé par une
commission d'éthique. Le protocole est identique dans le monde
entier: on doit mettre en place le double aveugle, c'est-à-dire que
ni le patient ni le médecin ne savent à qui on va donner le
placebo, qui contient des sucres ou de l'amidon de blé, si c'est un
comprimé, ou de l'eau salée stérile pour les injections.
Ces résultats vont déterminer la carrière d'un médicament. C'est
sur cette vérité scientifique que va s'appuyer la pratique
médicale, d'où l'importance de publier toutes les études, qu'elles
soient favorables au médicament ou non.
Question neurobiologie, il y a des mécanismes qui s'opèrent ou se
modifient quand on est en train d'induire auprès du patient une
vision positive soit de son problème soit de l'acceptation du
traitement proposé. Ce qui se module dans le cerveau n'est pas bien
connu, mais les psycho-pharmacologues commencent à approcher cette
question de manière très claire.
Qu'est-ce qui va changer maintenant que la pilule du bonheur est
tombée de son piédestal? Les ventes d'antidépresseurs vont-elles
diminuer? Il faut pourtant donner des antidépresseurs à toute une
catégorie de patients déprimés, épuisés, prostrés, qui vont
vraiment bénéficier du médicament. A l'autre extrémité de
l'échelle, il y a les personnes qui s'ennuient, dont la vie ne
semble pas aussi intéressante qu'elle devrait l'être; c'est aux
généralistes et aux internistes, les principaux prescripteurs
d'antidépresseurs, de décider à qui on ne doit pas donner
l'antidépresseur.
Il y a vingt ans, les antidépresseurs présentaient certains
inconvénients, ce qui conférait une protection contre une
prescription trop légère, tandis que les antidépresseurs modernes
sont moins toxiques que les précédents, mais ils ont quand même des
effets secondaires et des interactions avec d'autres traitements.
Les effets secondaires peuvent être bénins mais fréquemment on peut
souffrir par exemple de nausées, d'affections
gastro-entérologiques, de vertiges, de troubles des fonctions
sexuelles; cela vaut la peine d'être dit et discuté au moment de la
prescription.
Certains psychiatres se sont aussi demandé si les antidépresseurs
n'augmentaient pas le risque de rechute. Peut-on prendre ce risque
pour un médicament qui n'est pas plus efficace que le placebo? Cela
plaide pour la modération. Sans compter l'augmentation du risque de
suicide en début de traitement dans les dépressions sévères.
Avec l'antidépresseur, est-ce qu'on utilise et mobilise tous les
moyens à disposition pour prévenir le risque de récurrence et en en
restant-là, est-ce qu'on ne passe pas à côté d'autres possibilités
qui relèvent d'interventions plus psychologiques ou
psycho-sociales, ou qui relèvent de l'hygiène de vie?
La biochimie du cerveau déprimé
Les anti-dépresseurs empêchent la recapture de
sérotonine et de noradrénaline dans un cerveau
déprimé [DR]
Les premières générations
d'antidépresseurs ont été découvertes tout à fait par hasard il y a
une cinquantaine d'années lors de la mise au point
d'anti-histaminiques et de médicaments contre la tuberculose.
Depuis, on les a simplement améliorés. Et on a observé leur mode
d'action dans le cerveau. Les antidépresseurs maintiennent
artificiellement les taux de sérotonine et de noradrénaline dans la
fente synaptique des neurones. C'est pour cela qu'on les a baptisés
inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS, SSRI
en anglais) et de la noradrénaline (ISRSN).
Pourquoi ces molécules diminuent-elles dans un cerveau déprimé?
Quelles sont les bases neurobiologiques de la dépression? Pourquoi
les antidépresseurs n'agissent-ils pas tout de suite dans le
cerveau? Comment expliquer qu'un antidépresseur qui bloque la
recapture de la sérotonine et de la noradrénaline en quelques
minutes mette plusieurs semaines avant d'exercer ses effets
thérapeutiques? Les études qui ont été menées sur des modèles
animaux de dépression ont permis de mettre en évidence que les
antidépresseurs stimulaient, augmentaient la synthèse de certains
facteurs neurotrophiques, c'est-à-dire de protéines qui contrôlent
la croissance et le développement des neurones. Donc ces différents
mécanismes sont des processus relativement lents qui peuvent
prendre plusieurs jours, voire plusieurs semaines.
Dans le cerveau, plusieurs systèmes régulent l'humeur selon
différents mécanismes. Des chercheurs ont montré que l'activité
physique chez la souris augmente la synthèse d'une molécule qui a
des effets antidépresseurs. Mais uniquement quand les souris font
de l'exercice. Impossible d'induire cette molécule avec un
médicament. Donc, sur la base de ces observations, on pourrait
imaginer déterminer si cette molécule, appelée VGF, a des effets
antidépresseurs chez l'homme et, si c'est le cas, est-ce que ces
effets sont complémentaires, voire même supérieurs, à ceux des
antidépresseurs actuellement sur le marché?
Bouger comme remède à la dépression. Dans un monde où le
médicament est le modèle dominant, l'idée est subversive et
difficile avec des personnes qui n'ont plus goût à la vie. Mais
elle est appliquée, comme par exemple à l'Hôpital psychiatrique de
Cery (CHUV), dans le canton de Vaud, où on propose aux patients de
combiner exercice et antidépresseurs.
Reste maintenant à montrer scientifiquement les effets de
l'exercice sur la dépression. Mais qui financera une étude sans
chiffre d'affaires à la clé? En attendant, les professionnels
observent tous les jours que c'est bon pour leurs patients.
Bonus vidéo
Si vous voulez écouter les explications de Gilles Bertschy, médecin psychiatre, sur la dépression, n'hésitez pas et cliquez le bonus vidéo!
- Les explications de Gilles Bertschy - médecin psychiatre
- 36.9° primée
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