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Sciences

Comment peut-on tuer une anguille électrique (gymnote)?

Question de (58 ans)

Dr Raphael Covain

Réponse de Raphaël Covain

Docteur

Muséum d’histoire naturelle

Genève

Quelle drôle d'idée! Pourquoi voulez-vous tuer un animal aussi extraordinaire? Le gymnote, car c'est de lui dont il s'agit (Electrophorus electricus pour les intimes), est un bijou de technologie biologique. Contrairement aux apparences, il ne s’agit pas d'une anguille, mais bien d'un représentant d'un ordre tropical de poisson d'eau douce restreint à l'Amérique du Sud: les Gymnotiformes. Ces poissons possèdent, en effet, la particularité de pouvoir émettre de l'électricité avec leur corps (la réponse au "comment" a déjà été donnée sur RTS Découverte). La plupart des membres de ce groupe se sert de cette électricité pour évaluer leur environnement immédiat (où sont les pierres, les racines et branches, les trous, bosses et creux, etc…), pour communiquer entre eux et détecter d'éventuels intrus ou partenaires, pour repérer leurs proies… Le tout dans des eaux souvent troubles et peu minéralisées (donc peu conductrice d'électricité). Ajoutez à cela qu'il s’agit d'animaux nocturnes, et vous comprendrez que posséder une bonne vue dans ces conditions, n'est pas la meilleure solution, alors qu'un système perfectionné d'électrolocation est un petit plus non négligeable.

Alors quid de notre gymnote dans tout cela? Eh bien, il fait un peu figure d'exception parmi ses cousins. Par la taille déjà; si la grosse majorité des espèces reste de taille modeste, entre 30 et 60 cm en général, le gymnote, quant à lui est un géant et peut atteindre des proportions dépassant allégrement le mètre (jusqu'à 2,3 mètres pour les plus gros spécimens). Par la manière d'utiliser l’électricité ensuite; le gymnote est en effet capable d'émettre deux types de signaux: des signaux de faible intensité et tension (de l'ordre d’une dizaine de Volts) pour évaluer son environnement et des signaux de très forte intensité et voltage pour la chasse et la défense, pouvant atteindre 500-700 Volts pour 2 Ampères, de quoi vous assommer un cheval! Le fait d’être de grande taille est également un plus, car plus l’animal est grand, plus les décharges produites sont fortes (on estime à environ 100 Volts par tronçon de 30 cm de gymnote les capacités d’émission de l'animal). Les petits spécimens émettant moins d’électricité ont trouvé la parade en repliant leurs corps sur lui-même à la façon d’un fer à cheval afin de rapprocher le pôle négatif (la queue) et positif (la tête) de leur corps pour augmenter l'intensité émise localement. Les décharges produites tétanisent les muscles des proies, permettant à l'anguille de prendre le contrôle à distance des poissons ainsi choqués. Redoutable! De plus, il s'agit d’animaux sociaux, peu craintifs et passablement curieux qui s'intéressent à tout ce qui se passe autour d'eux (ils n'hésiteront pas à venir vous voir et nager autour de vous lorsque vous vous trouvez dans l'eau; tout à fait rassurant!).

Alors revenons à nos moutons: comment tuer une anguille électrique? A priori, pas à la manière de ce monsieur. Car le moindre contact direct (ou indirect dans le cas présent avec un fil conducteur traînant dans l'eau - et notez bien la tétanie des muscles dont nous parlions précédemment - avec le gymnote lui donnera immédiatement avantage par K.O… Anguille 1 – Gugusse 0. Les gymnotes n'ont d’ailleurs pas de prédateurs connus, si ce n'est d'autres gymnotes plus gros (ils sont volontiers cannibales).

L'animal possède également d'autres avantages comme la capacité de respirer l'air atmosphérique. Cet avantage lui permet de survivre dans les eaux chaudes et peu oxygénées des mares temporaires formées en saison sèche. Or, cet avantage peut devenir une faiblesse dans certains cas. Le gymnote étant à respiration aérienne obligatoire (il remonte respirer à la surface régulièrement et environ 80% de l'oxygène respiré est d'origine aérienne), l'empêcher de remonter prendre une bulle d'air en surface se traduira par la noyade de l'animal. J'ai pu l’observer sur le terrain. Ayant posé un filet pour la nuit afin d’attraper quelques poissons, un gymnote est venu le visiter pour y manger les poissons capturés. Il ne s’est pas fait prendre directement dans les mailles, car il est capable de localiser le filet en utilisant l'électrolocation. En revanche, en mangeant les petits poissons pris, il a également avalé quelques mailles du filet et est resté coincé sous l'eau, n'ayant pu recracher son larcin, et s'est finalement noyé. La gourmandise est décidément un vilain défaut.

Sinon, il est également sensible aux anesthésiants et il est possible de l'endormir avec quelques narcotiques puissants (eugénol par exemple) jusqu'au coma puis la mort, le plus difficile étant de le capturer et de le placer dans un récipient assez grand pour l'accueillir et procéder à la narcose (à la ligne, sans jamais entrer en contact avec lui, donc attention aux cannes à pêche en carbone, aux barques en aluminium… sinon re K. O. Anguille 2 – Gugusse 0).

Enfin un coup assez fort avec un gourdin sur le crâne est aussi une possibilité. Choisissez un gourdin non conducteur, en bois par exemple, et tapez sur la tête du gymnote préalablement placé au sol (taper dans l'eau n’aura aucun effet). Faites très attention qu'aucune pièce conductrice ne soit présente sur votre gourdin. J'ai entendu parler au Suriname de quelqu'un ayant voulu tuer une anguille prise à la ligne avec une machette, en lui coupant la nuque (manipulation effectuée très fréquemment par les pêcheurs locaux pour neutraliser immédiatement les piranhas capturés et éviter tout risque de morsure par un poisson simplement posé au fond de la barque). Bien que le manche de l'outil ait été en bois, il contenait l'insert de la lame et les rivets métalliques de fixation. Résultat, K. O. au moment du coup: Anguille 3 – Gugusse 1, le coup ayant toutefois été mortel pour l’anguille. Bref, une drôle d'idée de vouloir tuer un gymnote, et rien de forcément simple en pratique…

16 mai 2017

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