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Philosophie

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Federico Lauria [DR]

Federico Lauria

Département de philosophie

Université de Genève

Merci beaucoup pour cette excellente question qui a fasciné de nombreuses figures de l’histoire de la philosophie, de Platon à Jean-Paul Sartre, en passant par Thomas d’Aquin, René Descartes, John Locke ou Thomas Hobbes. Tous considèrent que la réponse à cette question est négative: l’on ne peut désirer ce que l’on possède déjà ou, pour reformuler la même idée, l’on ne peut désirer ce qui est déjà réel. Par exemple, l’on ne peut plus désirer gravir la montagne, une fois que l’on est à son sommet. Les désirs naissent et se développent, mais ils meurent une fois qu’ils sont réalisés. Comme le disait le poète Walter Raleigh, "desire attained is not desire, but is the cinders of the fire. (…) As fruit, once ripe, then falls to ground (…), so fond desire when it attains, the life expires, the woe remains." Il s’agit là d’un dogme entourant le désir dans la tradition occidentale, bien que cette question soit négligée de nos jours et rarement discutée en détail (voire Kenny 1963, Armstrong 1968, Boghossian 2003, Oddie 2005, bien que seul Lauria 2014 discute cette question plus longuement). Or, certains dogmes s’avèrent faux lorsqu’on les approche de plus près. Qu’en est-il de celui-ci ? Ne peut-on vraiment pas désirer ce qui est déjà réel?

A l’encontre de la tradition philosophique et au risque de vous décevoir, je pense qu’il est possible de désirer ce qui est déjà réel. Mais, pour vous consoler, une impossibilité qui s’apparente à celle-ci demeure néanmoins vraie: l’on ne peut désirer ce que l’on croit être déjà réel. Malgré les apparences, la différence entre ces deux idées s’avère cruciale. Dans ce qui suit, je vais vous expliquer pourquoi désirer ce qui est le cas semble possible et même courant, tandis que désirer ce que nous croyons être le cas semble impossible. Pour ce faire, je vais vous raconter diverses petites histoires.

Imaginez que Sam est éperdument amoureux de Marie. Il désire tant goûter à ses lèvres. Un désir est né. Samedi, après le restaurant, Sam invite Marie à prendre un verre chez lui. Les voilà sur le sofa, tout intimidés, un porto à la main. Un peu de chanson italienne embaume la pièce. Sam ne peut résister. Il prend Marie par la main, s’en approche lentement. Au moment où leurs regards se croisent, leurs lèvres s’effleurent. Un désir s’est réalisé. Fin de l’histoire.

Analysons de plus près l’état d’esprit de Sam une fois que le baiser tant désiré a eu lieu. Sam peut-il encore désirer embrasser Marie une fois le baiser passé? Certes, pour autant que le baiser fut plaisant et que ses sentiments amoureux persistent, il est naturel de penser qu’il désire embrasser Marie encore et encore – du moins pour un certain temps. Mais peut-il désirer l’embrasser pour la première fois dès lors que leur premier baiser a déjà eu lieu? Intuitivement, cela semblerait étrange. Si Sam nous confiait que le baiser a eu lieu et que son désir d’un premier baiser avec Marie persiste, nous serions perplexes, précisément parce que ce baiser a déjà eu lieu. Il s’agit là de l’intuition qui est à l’origine du dogme selon lequel les désirs portent sur ce qui n’est pas réalisé et qui a motivé tant de philosophes à adopter cette idée.

Or, à y regarder de plus près, cette apparence s’avère trompeuse et notre analyse trop superficielle. Une seconde histoire – à vrai dire un flashback – va nous le révéler.

Avant leur premier baiser, Sam rencontra Marie sur un site de rencontre. Tous deux échangent une complicité virtuelle depuis peu. Sam désire tant rencontrer cette Marie qui l’obsède. Un soir, il se rend au piano-bar et rencontre une inconnue. Malgré de belles affinités, cette rencontre l’indiffère. Sam n’a que Marie en tête et désire plus que tout faire sa connaissance. Attristé, il rentre chez lui en espérant que Marie soit en ligne – espoir déçu. Or, ironie du sort, il se trouve que cette femme rencontrée au piano-bar était Marie, bien que ni Sam ni Marie ne s’aperçoit des vrais protagonistes de cette rencontre fortuite. (Marie et Sam ont en effet un pseudonyme sur leur profil et nous savons bien à quel point les photos de profils sont trompeuses).

Aussi farfelue que cette seconde histoire vous semble, elle s’avère instructive. En effet, elle nous révèle qu’il est possible de désirer ce qui est déjà le cas. Ainsi, Sam désire rencontrer Marie pour la première fois, malgré le fait que leur rencontre ait déjà lieu. Cela est dû au fait qu’il ne savait pas ou du moins ne croyait pas que cette rencontre s’est bel et bien passée. Puisque nos croyances peuvent s’avérer fausses et que nous nous trompons souvent, des désirs sur ce qui est réel sont légion. Sally peut par exemple désirer qu’il fasse beau à Londres, parce qu’elle croit faussement qu’il pleut en ce moment à Londres, et ainsi de suite pour tout désir.

Il n’en demeure pas moins impossible de désirer ce que l’on sait ou croit être la réalité. Imaginez la fin de notre histoire. Une semaine plus tard, Sam et Marie décident enfin de se rencontrer pour de vrai. Tout nerveux, Sam aperçoit Marie s’approchant du restaurant. Quelle drôle de coïncidence, pense-t-il. Ils discutent brièvement, puis attendent tous deux devant l’entrée. Impatient et mal à l’aise, Sam décide d’appeler Marie. Peut-être ne connaît-elle pas bien le quartier. Mais quelle surprise lorsqu’il surprend Marie répondre au téléphone. Ils s’aperçoivent alors tous deux de la vérité. Heureusement, les rires succèdent à l’inquiétude. Sam lui avoue alors combien il désirait la rencontrer et combien absurde était-il de cultiver ce désir, désir qui s’évanouit aussitôt qu’il réalise que cette rencontre appartient au passé.

Il s’avère donc que l’on ne peut désirer ce que l’on croit être le cas. Les désirs meurent lorsqu’on croit qu’ils sont satisfaits. Tout comme ils disparaissent lorsque nos amours s’évanouissent, croire qu’un désir s’est réalisé lui est fatal. Appelons cela le principe de la mort du désir. Dans l’histoire de la philosophie, la plupart des philosophes n’ont pas formulé ce principe en détail ni relevé la différence entre la croyance en la réalisation d’un désir et le fait qu’un désir soit réalisé. A ma connaissance, seuls Boghossian 2003, Oddie 2005 et Lauria 2014 l’ont remarquée.

Bien entendu, l’on pourrait douter de la vérité d’un tel principe (Heathwood 2007). Certains cas problématiques viennent à l’esprit. Mais dans ce qui suit, je préfère éviter cette discussion et me concentrer sur ce qu’un tel principe nous révèle sur les désirs, pour autant qu’il soit vrai (voire Lauria 2014 pour une discussion détaillée). En effet, ce principe pourrait nous permettre de mieux comprendre le désir et s’avérerait ainsi précieux dans notre compréhension de la psychologie. Pourquoi les désirs seraient incompatibles avec la croyance en leur réalisation ?

Au moins trois leçons concernant les désirs ont été tirées d’un tel principe, leçons qui correspondent à autant d’explications du principe.

Pour certains, le principe s’explique par le profil temporel des désirs, à savoir que nous désirons seulement ce que nous croyons être futur. Puisque la croyance qu’un désir est satisfait porte sur le présent et que nos désirs portent sur le futur, nos désirs mourraient lorsque nous croyons qu’ils sont présentement réalisés (Hobbes). Sans entrer dans les détails, je pense que cette explication est infondée. En effet, il semble possible de désirer des choses que nous croyons appartenir au passé, comme lorsque Sam souhaite n’avoir pas offensé Marie ou lorsque Sally désire que Sam ne l’ait pas quittée.

D’aucuns pensent que le principe nous révèle quelque chose de plus profond sur les désirs, à savoir leur essence (ce qu’est fondamentalement un désir). Selon la conception standard des désirs en philosophie et psychologie, un désir est un état motivationnel: désirer n’est rien d’autre qu’être motivé à agir de sorte à réaliser le désir. Ainsi, lorsque Sam désire vivre à Los Angeles, il est motivé à agir de telle sorte à ce qu’il vive à Los Angeles (par exemple, en cherchant un emploi à Los Angeles). Penser le désir en ces termes semble expliquer pourquoi nous ne désirons pas ce que nous croyons être la réalité (Dretske 1988, malgré quelques différences). En effet, comment pourrait-on être motivé à agir, à savoir à modifier le monde, une fois que nous croyons que le monde s’est déjà conformé à nos désirs ?

Enfin, selon certains, le principe s’explique par la nature déontique des désirs. Selon cette approche, désirer un état de choses est se représenter cet état de choses comme ce qui devrait être. Or, ce qui est réel ne peut devoir être, précisément parce que ce qui est réel est déjà réel – pourquoi donc ce qui est déjà réel devrait le devenir? Par analogie, représenter un état de chose comme réel est incompatible avec la représentation de ce même état de choses comme devant l’être (Meinong 1917, Lauria 2015).

En plus de ces questions entourant le désir, ce principe est pertinent dans l’approche d’autres problèmes philosophiques, tels que la nature des croyances, la curiosité ou la relation entre émotions et désirs. Il s’apparente aussi à un autre phénomène, le fait de prendre ses désirs pour la réalité, à savoir l’auto-duperie. Mais il s’agit là d’autres questions auxquelles je peux répondre volontiers à une prochaine occasion. J’espère que votre question a trouvé un début de réponse – auquel cas mon désir de vous éclairer s’évanouira.

 

Armstrong, David M. (1968) A Materialist Theory of the Mind. London & New York : Routledge.

Boghossian, Paul (2003) ²The Normativity of Content². Philosophical Issues 13 : 32-45.

D’Aquin, Thomas, Somme théologique.

Descartes, René, Les Passions de l’âme.

Dretske, Fred (1988) Explaining Behavior. Reasons in a World of Causes. Cambridge, London : MIT Press.

Heathwood, Christopher (2007) ²The Reduction of Sensory Pleasure to Desire². Philosophical Studies 133 : 23-44.

Hobbes, Thomas, Léviathan.

Kenny, Anthony (1963) Action, Emotion and Will. London & New York : Routledge.

Lauria, Federico (2014) ²The Logic of the Liver². A Deontic View of the Intentionality of Desire. Ph.D. Dissertation.

Lauria, Federico (2015) ²The Guise of the Ought-to-Be. A Deontic View of the Intentionality of Desire². The Nature of Desire. Edited by Julien Deonna & Federico Lauria. New York : Oxford University Press.

Locke, John, Essai sur l’entendement humain.

Meinong, Alexius (1917) On Emotional Presentation. Evanston : Northwestern University Press.

Oddie, Graham (2005) Value, Reality, and Desire. Oxford : Oxford University Press.

Platon, Le Banquet.

Raleigh Walter, A Poesy to Prove Affection is not Love.

Sartre, Jean-Paul, L’être et le néant.

04.02.15