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Philosophie

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François Jaquet [DR]

François Jaquet

Département de philosophie

Université de Genève

Merci karotte pour cette excellente question.

D’aucuns pensent que rire, c’est se moquer. En êtes-vous ? Si oui, votre question pourrait être lue comme : ‘Peut-il être moral de se moquer ?’ Voire, plus précisément, comme : ‘Peut-il ne pas être immoral de se moquer ?’ À l’inverse, peut-être ne pensiez-vous pas à la moquerie, mais plutôt aux blagues sexistes de vos collègues ou aux récents propos d’un certain réalisateur dans un certain festival. Auquel cas, vous souhaiteriez savoir si le rire peut être immoral.

Commençons par la moquerie. Deux distinctions doivent être effectuées. Premièrement, la moquerie peut être perçue par sa victime ou non. Dans le premier cas, disons que A se moque de B* ; dans le second, que A se moque de B°. Deuxièmement, la victime de la moquerie peut y être susceptible (elle préfère qu’on ne se moque pas d’elle) ou non (elle s’en fiche). Disons respectivement que A se moque de B-sus, et que A se moque de B-indiff.

Si l’on croise ces distinctions, on obtient quatre types de moquerie :

(1) A se moque de B*-sus ;

(2) A se moque de B*-indiff ;

(3) A se moque de B°-sus ; et

(4) A se moque de B°-indiff.

En principe, la moquerie, quand elle prend la forme (1), cause plus de souffrance chez B qu’elle n’est source de plaisir chez A ; elle engendre plus de mal que de bien. Toutes les théories morales s’accordent donc pour la condamner. Par contre, quand elle a la forme (2) ou (4), et qu’elle est donc l’objet du consentement de sa ‘victime’, elle n’est condamnée par aucune théorie sérieuse.

(3) présente un cas plus intéressant, et donc moins consensuel : si certaines théories condamnent (certaines instances de) la moquerie de type (3), d’autres la considèrent toujours comme moralement neutre. Pourquoi ? Les premières – appelons-les ‘préférentialistes’ – attachent de la valeur à la satisfaction des préférences des individus, alors que les secondes – appelons les ‘hédonistes’ – ne valorisent que la satisfaction consciente de ces mêmes préférences, c’est-à-dire en un sens large, le plaisir.

Si l’une de ces théories est vraie, c’est en vertu de ses fondements, en vertu des arguments qui la sous-tendent. Parmi ces arguments, certains insistent sur le caractère intuitif des implications pratiques des théories. Cependant, parmi ces implications, certaines sont contre-intuitives, qu’il n’est donc pas inutile de présenter ici même. Imaginons ces deux cas :

"L’infidélité"

A et B sortent ensemble depuis six ans maintenant. Leur histoire est la plus sérieuse que B ait connue, et correspond parfaitement à l’idée qu’il se fait d’une relation amoureuse : A et B se voient régulièrement, mais savent s’accorder mutuellement une certaine mesure d’indépendance ; au fil du temps, la passion a fait place à une forme d’intimité, solide et profonde, que B avait toujours espéré trouver. Seulement voilà : que la relation qu’il entretient avec A satisfasse toutes les attentes de B n’est vrai qu’en apparences. Car, bien que B attache une valeur non négligeable a la fidélité au sein du couple (en général) et de son couple (il souhaite que A n’aille pas voir ailleurs), A entretient, en cachette, une relation avec C.

"La machine à plaisir"

Bien avant qu’il atteigne l’âge de raison, les parents de B ont branché son cerveau à une machine à plaisir, très en vogue à cette époque. Par la suite, et malgré l’inconstance des modes en la matière, ils ont décidé de ne pas le débrancher. En un mot, cette machine a élaboré une réalité virtuelle conforme à tous les désirs de B, lequel ignore cependant jusqu’à son existence : il tient les expériences qu’elle lui fournit pour réelles, et ses désirs pour satisfaits. Mais la réalité authentique est tout autre, si bien qu’aucun des désirs de B qui ne portent pas sur ses propres états mentaux n’est satisfait. (Certains de ses désirs qui portent sur ses états mentaux sont satisfaits, comme son désir d’être heureux, par exemple, puisqu’il croit que tous ses désirs sont satisfaits.)

Les théories préférentialiste et hédoniste divergent sur chacun de ces deux cas. Dans le cas de "L’infidélité", la première condamnera l’infidélité de A, ou du moins considèrera que la situation de B est pire du fait de cette infidélité, alors que la seconde soutiendra que, puisque B n’en est pas informé, l’infidélité de A est indifférente du point de vue de ses intérêts. Dans le cas de "La machine à plaisir", la théorie préférentialiste affirmera que la situation de B serait meilleure si les désirs de B étaient réellement – et pas seulement virtuellement – satisfaits, alors que la théorie hédoniste jugera le caractère réel de cette satisfaction indifférent du point de vue des intérêts de B. Les implications de la théorie préférentialiste me semblent plus acceptables. Qu’en pensez-vous ? Si vous partagez mon opinion, vous devrez aussi penser que la moquerie de type (3) – où une personne se moque d’une autre personne sans que la seconde, qui désire qu’on ne se moque pas d’elle, le sache – est en principe moralement condamnable. Et, plus généralement, que se moquer de quelqu’un de susceptible n’est pas bien.

Trêve de moquerie ; passons au rire à proprement parler. Est-il donc mal de rire des blagues sexistes ou antisémites ? Une première confusion doit être écartée, celle de penser qu’une blague est drôle si, et seulement si, il est moralement justifié d’en rire. Il peut être mal de rire qu’une blague drôle. Pour le voir imaginons le cas suivant :

"Une explosion de rire"

A est allergique au rire : si quelqu’un riait dans un périmètre restreint, elle gonflerait immédiatement, et ce, jusqu’à l’explosion. Bien que ce ne soit encore jamais arrivé, elle le sait : cette forme d’allergie très rare est héréditaire, et chacun de ses ancêtres en est décédé, du premier coup. B, un parfait anglophone parfaitement pervers, a attaché C à proximité de A et lui énonce la devinette suivante : "It’s Sunday, and you’re walking in a forest. There’s a bear hidden behind a rock. Which cheese do you use to lure him towards you ?" C donne sa langue au chat, si bien que B lui livre la solution : "Camembert (Come on, Bear) !"

Sans conteste, la blague est excellente. Pourtant, C ne devrait pas rire. Il peut donc être mal de rire d’une blague drôle. À l’inverse, peut-il être moralement requis de rire d’une mauvaise blague ? Oui :

"Une impression de déception"

A est allergique à la déception : si elle découvrait, par exemple, que son humour est lamentable, elle verrait sa peau imprimée d’une multitude de pustules, plus ou moins grosses, jusqu’à ce que mort s’en suive. De désillusion. Toute sa vie durant, elle a été préservée d’un tel incident par un entourage prévenant. Mais pas par sa famille, décédée dans d’atroces souffrances à l’annonce de l’arrêt de la série "Sabrina, l’apprentie sorcière". Négligeant les recommandations de ses amis les meilleurs, elle s’est récemment lancée dans une carrière d’humoriste, activité dans laquelle, sans surprise, elle pulvérise des records de nullité. Anne Roumanoff n’a qu’à bien se tenir. Pour amorcer sa première prestation en public, elle énonce la devinette suivante : "Pourquoi faut-il retirer ses lunettes lors d’un alcotest ?" Muet comme une carpe, le public donne sa langue au chat – chacun déplorant que cette blague-ci ne soit pas au programme. Mettant terme à un suspens mêlé, chez ses proches, de la crainte du pire, A annonce la solution : "Parce que ça fait déjà deux verres de moins", réalisant par là les prophéties les plus catastrophistes.

En effet, c’est affligeant. Pourtant, B devrait rire, et éviter ainsi une mort pénible à A. On peut donc penser que bien que les blagues sexistes ne soient pas amusantes, il peut être bon d’en rire, ou à l’inverse que bien qu’elles soit drôles, il ne faut pas en rire, pour des raisons morales.

Cette confusion écartée, nous pouvons examiner ce que disent les théories sérieuses à propos du rire. Pour rappel, les théories sérieuses, qui soutiennent toutes qu’un acte est mauvais seulement s’il nuit aux intérêts d’un individu au moins, sont d’une part l’hédonisme, selon lequel un acte nuit aux intérêts d’un individu seulement s’il en est conscient, et d’autre part le préférentialisme, selon lequel la non-satisfaction inconsciente d’un désir constitue un dommage pour son sujet.

Contrairement à l’amusement, qui est un état mental, et à l’activité de raconter une blague, le rire est un comportement. Sauf dans des cas rares, comme "L’explosion" et "L’impression", les désirs qui pourraient être frustrés ne portent pas sur le rire, mais sur l’amusement, ou sur la blague elle-même : ce que veulent les féministes, c’est que l’on s’abstienne de raconter des blagues sexistes, ou au moins de s’en amuser. Les féministes se fichent que l’on en rie.

Il y a pourtant un type de situations qui divisent nos théories :

"La blague sexiste"

A est une féministe un peu tordue : elle souhaite que les sexistes racontent des blagues qui n’amusent personne. En soi, elle se fiche que les gens rient, mais elle veut que les interprètes de blagues sexistes se ridiculisent. En sa présence, B raconte une blague sexiste, qui amuse C. C rit.

Selon la théorie hédoniste, C nuit à A en riant, alors que selon la théorie préférentialiste, que C rie ou non est indifférent du point de vue des intérêts de A : son désir ne sera pas satisfait quoi qu’il en soit. Puisque la théorie préférentialiste me semble meilleure, je pense que, sauf dans les rares cas du type de l’Explosion, rire ne peut pas être mal.

Mais alors, voudrez-vous savoir, l’amusement peut-il être immoral ? Eh bien, rien n’est moins sûr. Il existe en philosophie morale un principe bien accepté : devoir implique pouvoir. Si vous devez ne pas être amusé par une blague (ou s’il est mal de l’être), alors il vous est possible de ne pas être amusé par cette blague. Autrement dit, si votre amusement ne dépend pas de vous, il est faux que vous devez ne pas être amusé. Or, si dans le cas de "La blague sexiste" C aurait pu ne pas rire, il est plausible qu’il n’aurait pas pu ne pas être amusé. De ce point de vue, l’amusement ressemble à un autre état mental : la croyance. On ne choisit pas plus d’être amusé par une blague que de croire que la terre est ronde. De même que la morale ne se prononce pas sur la croyance que la terre est ronde, quelles que puissent en être les conséquences, elle reste muette quant à l’amusement.

02.06.11