Quel est l'apport des séries historiques?

"The Knick", saison 2.
Une scène de la saison 2 de "The Knick". [ - RTS/HBO]
The Historians est un cycle de conférences de l’Université de Genève sur les séries télévisées historiques. Plus précisément, des universitaires décryptent l’aspect historique de séries comme "Kaamelott", "Masters of Sex" et "The Tudors. Alexandre Wenger, spécialiste de l’histoire de la médecine, est l’un des conférenciers qui va décrypter pour RTS Découverte "The Knick" d’ici quelque temps. Il nous explique le succès des séries historiques ainsi que l’intérêt du grand public pour l’Histoire avec un grand H.

RTS Découverte: Comment expliquer le succès des séries historiques?

Alexandre Wenger: Il y a toujours eu des séries historiques qui ont eu du succès. Mais depuis une quinzaine d'années, il y a des séries historiques qui ont une prétention à une forme d’authenticité dans la reconstitution historique et qui ont les moyens de cette prétention.

Une scène de la série "Rome", coproduite par HBO et la BBC.
Une scène de la série "Rome", coproduite par HBO et la BBC. [HBO - BBC]
 

Une série emblématique de ce nouveau mouvement, c’est "Rome", produite par la BBC, avec des moyens phénoménaux et avec des conseillers académiques qui ont une véritable connaissance du passé. Et ces séries ont des moyens financiers qui parfois égalent ceux des blockbusters. Le succès vient notamment de ça. Par ailleurs, on peut toujours trouver des correspondances avec le fait qu’il y a une réflexion sociale plus large comme par exemple le devoir de mémoire. Mais je ne suis pas sûr que cela explique le succès renouvelé des séries historiques.

Il n’y pas de meilleur réservoir que l’Histoire avec un grand H pour raconter des histoires qui vont captiver les gens. On trouve des histoires de trahison, de sexe, de pouvoir, d’amour, de politique

Alexandre Wenger, historien de la médecine, expert de "The Historians"
 

Pourquoi l’Histoire est-elle si attractive pour les producteurs?

Avant l'année 2000, il y avait beaucoup de séries sur la crainte du bug de l’an 2000, sur les extra-terrestres, sur les phénomènes paranormaux. Par la suite, on est revenu de ces thèmes et on est passé dans un nouveau paradigme, celui des séries historiques. On est passé du fantastique à l’historique. Les producteurs de télévision ne s’embarrassent pas trop. Ils prennent ce qui va marcher, tout simplement. Il n’y pas de meilleur réservoir que l’Histoire avec un grand H pour raconter des histoires qui vont captiver les gens. On trouve des histoires de trahison, de sexe, de pouvoir, d’amour, de politique.

Comment façonnent-elles notre vision du passé?

La très grande force de ces séries est d’imposer une imagerie crédible du passé, une visualisation vraisemblable du passé. Ce n’était pas le cas auparavant. Dans un péplum des années 60, on voit les messieurs en jupettes, il y a quelque chose d’extrêmement kitsch qui donne une impression de distanciation. On voit le carton-pâte du décor. On voit la facture, la fabrication, ce qui empêche d’adhérer complètement à l’histoire, alors qu’aujourd’hui, la reconstitution est tellement bien faite qu’on a l’impression d’être dedans. Ces séries imposent donc une visualisation du passé de qualité, ce qui ne les empêche pas de comporter aussi un certain nombre d’anachronismes.

Une scène du film "Ben Hur".
Une scène du film "Ben Hur". [RTS/ Archives TSR]
 

Un discours historique, ce sont toujours des questions actuelles que l’on projette sur le passé. Aujourd’hui, nous vivons dans une civilisation de l’image. Et ces séries télévisées de qualité répondent à ce besoin d’image : elle offrent une visualisation du passé qui attire notre attention sur des éléments que le discours écrit ne mettait pas en valeur. Par exemple, dans "The Knick", il y a des figures historiques, comme les ambulanciers, qui étaient jusqu’alors des oubliés du discours historique. Ils apparaissent parce que les réalisateurs de "The Knick" ont travaillé sur des cartes postales médicales de l’époque et se sont rendus compte qu’ils étaient fondamentaux dans l'organisation d'un hôpital parce que ce sont eux qui amenaient les malades, qui repartaient avec les cadavres. Cette visualisation du passé fait émerger de nouvelles figures, de nouveaux objets etc et ça transforme notre façon de considérer le passé.

Le discours académique a la connaissance pour fin en soi alors que les séries historiques utilisent la connaissance avec pour fin en soi d’être rentables, de faire de l’argent

Alexandre Wenger, historien de la médecine, expert de "The Historians"
 

Il ne faut pas oublier que ces séries sont produites pour faire de l’argent. Le discours académique est quant à lui un discours écrit, à des fins non lucratives. C’est un discours qui a la connaissance pour fin en soi alors que les séries historiques utilisent la connaissance avec pour fin en soi d’être rentables, de faire de l’argent. Dans cette perspective-là, on va sélectionner dans le passé des épisodes qui sont vrais, qui ont existé, qui sont authentiques mais qui sont spectaculaires. On aura toujours tendance à travers ces séries historiques à avoir accès à un passé qui est condensé. Ce qu’on ne voit pas, dans ces séries, c’est l’attente. C’est le fait que dans une expérience scientifique, il y a énormément de temps morts où il ne se passe rien. Comme ce n’est pas visuel, on va évacuer ces situations pour avoir à la fois un condensé à la fois émotionnel du rapport entre les personnages et des découvertes scientifiques menées à toute vitesse. "The Knick" est un exemple concret de ce phénomène. La chirurgie du début du XXe siècle est présentée comme une série extrêmement rapide de découvertes, d’échecs spectaculaires, sanguinolents. Tout ce qui est présent dans la série a existé, mais ça c'est déroulé sur 30 ans alors que dans la série, c’est ramené sur 2 ans. C’est lié à l’impératif commercial. Les séries façonnent notre vision du passé en forçant une visualisation qui n’existe pas dans le discours écrit et les séries proposent une condensation des événements pour rester attractives, il ne faut pas que les gens zappent. Pour une question d’argent.

Pourquoi ce désir d’Histoire dans la population? Est-ce que ça répond à une attente?

C’est la rencontre entre une offre et une attente. L’offre, c’est justement le fait qu’il y a de nouveaux producteurs de séries, comme Netflix ou HBO, qui produisent des séries avec de gros moyens financiers et qui suscitent l’intérêt des gens. Il y a une offre nouvelle, attractive, et par ailleurs, ça répond à un intérêt général de l’Histoire. Mais je ne suis pas persuadé qu’on soit beaucoup plus porté sur l’Histoire que par le passé. C’est juste que tout d’un coup, on a un produit, fabriqué par des chaînes commerciales, qui va rendre l’histoire séduisante. La connaissance du passé, on l’a toujours souhaitée mais jusqu’à présent, c’est plutôt des universitaires, des spécialistes, des experts, des érudits qui étaient les détenteurs du droit de dire le passé.

C’est une nouvelle forme de discours historique

Alexandre Wenger, historien de la médecine, expert de "The Historians"
 

Puis il y a des séries télévisées qui se sont mises à concurrencer le discours académique, à travers une forme beaucoup plus attrayante, une forme visuelle. Du coup, ça modifie aussi la façon dont on raconte le passé. On peut lire une thèse de doctorat d’histoire sur Masters and Johnson ou on peut regarder la série "Masters of Sex". Ça va produire des effets de connaissance différents. La thèse de doctorat sera certainement hyper nuancée, chaque mot sera référencé, avec une source très solide, mais il y a des choses qui nous échappent. La visualisation, la façon dont les gens se déplacent, les mouvements, la fluidité au sein de l’hôpital, on ne le voit pas. Et c’est le propre de ces séries de qualité que de reconstituer de tels éléments. On ne sait pas si la reconstitution est toujours correcte. Mais en tout cas, il y a une force liée aux images. C’est une nouvelle forme de discours historique. Un discours par l’image. C’est ce qui permet de capter l’attention du grand public. Parce que le discours écrit, même s’il est très bien écrit, est moins séduisant. C’est plus facile de regarder un épisode d’une série que de lire un chapitre d’un livre d’histoire.

"Masters of Sex".
"Masters of Sex". [Liz Von Hoene/SHOWTIME/Courtesy]
 

Qu’est-ce que cela dit de notre rapport à l’Histoire?

Dans les années 50, 60, 70, les gens avaient autant besoin qu'aujourd'hui de savoir d’où l’on vient. Aujourd’hui, le succès des séries est aussi dû au fait qu'elles sont devenues bonnes. Elles sont meilleures qu'auparavant. Du coup, comme les séries sont visuellement très convaincantes, qu’elles sont historiquement et scientifiquement plus étayées et mieux construites aussi, elles prennent une place plus importante. Ça devient une voix dans le concert public, une voix que le discours officiel des historiens n’a jamais pu occuper jusqu’à présent parce que leur discours est difficile d’accès, là où il y a des producteurs de télévision arrivent à donner un accès à l’histoire séduisant, qui donne envie. Il y a sûrement une demande au sein du public, mais il n’est pas certain qu’elle soit plus grande que par le passé. En revanche, l’offre est nettement meilleure et du coup, la demande peut être assouvie alors qu’avant, elle ne le pouvait pas.

Qu’apprend-on de plus?

Les séries offrent un discours complémentaire au discours académique. La thèse universitaire, c’est le travail en première ligne, le chercheur est sur le front. Pour les séries historiques, c’est rare qu’il y ait des recherches originales qui soient menées. En général, les conseillers scientifiques lisent les thèses et en font quelque chose de compatible pour la visualisation du discours dans la série.

Ces séries ont-elles des vertus pédagogiques?

Ça dépend lesquelles et ça dépend à quel niveau. Pour les élèves du cycle, ça peut être un type de document pédagogique dès lors qu’il est encadré. Si on prend l'exemple de la série "Rome", on peut compléter son visionnement par une lecture de Suétone ou de Jules César. Il faut qu’il y ait une distanciation critique par rapport à l’image. À l’Université de Genève par exemple, les étudiants en médecine regardent des films en analysant comment la figure du médecin est représentée au cinéma, comment la profession est montrée et comment le grand public perçoit cette profession.

RTS Découverte

Publié le 02 octobre 2017 - Modifié le 03 octobre 2017